bannire_jack_drte.jpg
AJD - Caluire (69) Version imprimable Suggérer par mail


AJD - Susciter la demande

Comment réussir à travailler avec un public qui ne veut pas être aidé ? Tel est le paradoxe auquel se sont confronté les AJD, avec un certain succès.


Si dès 1943, des camps de vacances sont proposés, c’est en 1951 que Michel Jaouen et Maurice Gounon, deux pères Jésuites, fondent les AJD (Aumônerie de la Jeunesse Délinquante) destinées à élargir l’horizon des jeunes sortants de prison. A la question d’un curieux demandant ce que signifiait ce sigle, l’un des jeunes présents répondit, avec humour, « Amis du Jeudi Dimanche ». C’était alors les jours de repos des élèves. Depuis, la dénomination est restée. Cette anecdote, rapportée sur le site du « Bel espoir », nous ramène aux sources d’une aventure qui mènera le père Jaouen à acquérir une goélette pour y faire naviguer tous les cabossés de la vie et le père Gounon à développer une association qui, plus de soixante ans après, gère une vingtaine d’établissements et de services de protection de l’enfance et d’insertion sociale pour des adultes en risque d’exclusion. Basée essentiellement sur la région Rhône Alpes, les AJD du père Gounon ont toujours privilégié des lieux d’accueil à taille humaine, structurés selon un mode familial, favorisant l’ancrage relationnel. Rien d’étonnant, dès lors, les AJD créent en 2000, le Service d’Accompagnement Personnalisé en Milieu Naturel (SAPMN). Cette structure innovante fit suffisamment ses preuves pour bénéficier, en 2006, d’une convention expérimentale pour une durée de cinq ans, pérennisé en 2011, tant avec le Conseil général qu’avec la Protection judiciaire de la jeunesse. Mais qu’a donc de spécifique ce service et qu’est-ce qui le distingue de tant d’autres structures dédiées à la protection de l’enfance ?


Le quotidien

Le SAPMN s’adresse à un public d’adolescents et d’adolescentes qui ont connu un long parcours de placements successifs et se retrouvent en rupture avec les dispositifs traditionnels. Ici, pas de structure d’accueil sophistiquée, ni d’hébergement. Non, simplement un préfabriqué à l’aménagement sommaire : « La cabane ». Quand un jeune se met en colère, il n’y a rien à casser : quelques chaises, une table, des vitres. Aucune crainte pour l’éducateur qui peut l’accompagner dans « son désordre » tout en lui démontrant que celui-ci peut se reconstruire, se réparer, se réorganiser… Les rencontres s’effectuent en journée, mais aussi à n’importe quel moment, en fonction des circonstances. Une permanence est assurée de 9h00 à 18h00. Les jeunes viennent y rencontrer un professionnel qui va les aider à répondre à leurs besoins primaires : où loger ? Comment se nourrir ? Mais attention, aucune solution « clé en main » ne leur est proposée. Tout est à imaginer, au jour le jour. Le jeune ne se présente pas à 9h00, comme il en était convenu, mais arrive à 14h00 ? On l’invite à revenir à 17h00. S’il manque à nouveau le rendez-vous, il restera à la rue. Le lendemain, il sera sûr de trouver quelqu’un pour l’accueillir. En dehors des horaires de permanence, soit de 18h00 à 9h00 le lendemain matin et le week-end, il y a toujours un éducateur d’astreinte qui répond aux sollicitations téléphoniques. Il s’agit de sécuriser le jeune, en se montrant réactif et disponible. L’accompagnement se fait sur des actions très ponctuelles : accomplir une démarche administrative, aller acheter un vêtement, aller voir un médecin. Le jeune peut être vu deux ou trois fois par jour et disparaître pendant plusieurs semaines. L’équipe se garde bien de répondre dans l’immédiateté, mais est très attentive à l’ajustement quotidien individualisé, en fonction de l’état d’esprit du jeune.


Décodage

La caractéristique principale, la constante, le trait commun de tous ces jeunes, c’est l’errance qui induit d’autres repères, des vécus abandonniques et la carence affective. Répondre à ces problématiques pourrait passer par la proposition d’un cadre structurant et sécurisant, un hébergement et une formation. Or, c’est justement tout ce qu’ils rejettent, pour l’instant. L’objectif fixé n’est donc pas du tout de les faire sortir de leur errance, mais de l’organiser. Il n’est pas question non plus de mettre un terme à la précarité qu’ils vivent, mais de les y confronter. Il ne s’agit pas plus de reproduire le fonctionnement institutionnel qu’ils connaissent par cœur, mais de les déstabiliser. Rien ne leur est garanti, tout reste à construire. Rien n’est fait pour les aider à régler leurs difficultés, s’ils n’y prennent pas une part active. Rien ne leur est imposé, mais ils assument leurs comportements. L’équipe cherche à s’adapter, à chaque instant, là où en est le jeune et non pas là où elle souhaiterait qu’il en soit. Jusqu’au moment où le jeune est prêt à aller un peu plus loin, à concevoir un projet plus élaboré. Cela peut durer des mois, avant qu’il n’y arrive. Peu importe : la pédagogie qui est déployée est bien celle de la prise de risque. La seule chose qui est assurée, c’est la présence bienveillante et constante de professionnels qui se tiendront à leurs côtés d’une manière fiable et inconditionnelle. « Ce ne sont pas les locaux qui vont servir de repère, mais bien la relation aux éducateurs, c’est l’éducateur qui devient l’abri » affirme Mustapha Khaldi le Directeur du Foyer Chalets- SAPMN AJD.


Maillon d’une chaîne

Le SAPMN ne peut agir en restant isolé. Il a tissé autour de lui, au cours des années, tout un réseau. A commencer par des lieux d’hébergement : des chambres d’hôtel, deux studios en immeuble et d’autres en résidence étudiante, des places en foyer d’urgence proposant juste l’hébergement tout en étant dégagé du suivi éducatif. La sollicitation de familles d’accueil est en réflexion. Mais le jeune pris en charge peut tout autant être hébergé chez des amis, chez des voisins ou dans sa famille qui constitue l’un des principaux partenaires. L’intervention peut être aussi assurée quand il a été remis à ses parents, parce que les services sociaux ne savent où le placer, et que la tension règne. Tout un travail de médiation est assuré, grâce à une présence intensive, ce qu’un éducateur d’AEMO ne pourrait assurer avec ses trente à trente cinq situations à suivre. L’équipe est parfois sollicitée pour donner son éclairage auprès de services ou établissements vivant une impasse dans un suivi. C’est bien volontiers qu’elle dialogue, sans forcément que cela aboutisse à une prise en charge du jeune concerné. La durée de l’intervention varie. Elle peut être un échec et s’arrêter très vite. Elle peut aussi se prolonger. En moyenne elle dure dix huit mois. Les services placeurs de l’aide sociale à l’enfance ou de la protection judiciaire de la jeunesse sont sollicités à la fois pour se mettre en veille, laissant ainsi le SAPMN comme seul repère et interlocuteur, mais aussi pour se tenir prêt à prendre le relais quand le travail a été accompli et que le jeune semble pouvoir réintégrer soit sa famille, soit le dispositif classique.


Questions éthiques

On l’aura compris, le travail du SAPMN est pour le moins atypique. Il consiste à imaginer des montages improbables et à attendre du jeune l’émergence d’une adhésion minimale à un projet élaboré en commun avec lui. « Le panser pour l’amener à penser » explique Mustapha Khaldi. C’est au cas par cas que les réponses sont conçues. Cela n’est pas sans poser des problèmes de conscience à l’équipe. Quand, par exemple, elle est confrontée à des jeunes en pleine crise d’angoisse, parfois en crise suicidaire et qu’elle hésite entre en faire trop (au risque de reprendre les logiques classiques) et pas assez (et de prendre le risque de ne pas assurer la sécurité du mineur). Quand un jeune va au commissariat, pour se plaindre de ne pas savoir où loger et que contactée, l’équipe refuse de venir le chercher, affirmant qu’il a ses propres ressources pour trouver par lui-même. Quand il est évident qu’une jeune fille mineure se prostitue et refuse de s’arrêter de le faire et que le suivi se poursuit, en connaissance de cause, sans que ne soit posée la question de mettre un terme à l’accompagnement. Les passages à l’acte ne sont pas ici considérés comme des dysfonctionnements à éliminer, mais comme des symptômes sur lesquels travailler. L’équipe a fait le choix de ne pas désigner un référent, pour chaque situation. Ce qui implique une forte solidarité et des échanges constants permettant les ajustements nécessaires quant à l’attitude à adopter, à chaque instant. Il y a une vraie cohésion et cohérence efficaces facilitées par la petite dimension du service : trois éducateurs spécialisés prennent en charge sept jeunes. Aller au-delà nécessiterait la création d’un autre service. Nouvelles pratiques, nouvelles habitudes de travail, nouvelles approches face aux comportements transgressifs… décidément, ces adolescents-là bousculent les habitudes des équipes, l’action sociale démontrant, une fois de plus sa capacité à s’adapter aux besoins nouveaux, pour autant que l’on donne les moyens aux professionnels de laisser libre court à leur créativité.

Contact : Foyer Chalets- SAPMN: 3 bis montée du Petit Versailles 69300 Caluire. Tel: 04 78 23 96 56.
Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir


Lire l’article : Bas seuil : protection de l’enfance
Lire le reportage : DAPE - Landerneau (29)
Lire le reportage : DAUME - St Sébastien sur Loire (44)

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1141 ■ 15/05/2014

 
< Précédent   Suivant >
© 2018 www.tremintin.com
Joomla! est un logiciel libre distribué sous licence GNU/GPL.