« Les assistantes sociales dans la tourmente 1939-1946 »
Cyril LE TALLEC, L’Harmattan, 2003, 218 p.
On savait déjà que parmi les fées qui s’étaient penché sur le berceau de
la profession d’éducateur spécialisé, il y avait eu le sinistre « Etat
français » de la période vichyssoise. Ce troublant parrainage a aussi
concerné les assistantes sociales. Bien sûr, ces dernières avaient fait l’objet
d’une reconnaissance officielle bien antérieure, puisque la création de leur
diplôme d’Etat date de 1932. Combat de longue haleine, tant leur
professionnalisation se heurtera longtemps au présupposé qu’il s’agissait là
plus d’une vocation et d’un engagement que d’un métier à part entière.
Pourtant, le régime de Pétain va donner une ampleur inégalée à l’organisation de
la profession. C’est ce que nous montre Cyril le Tallec dans une monographie
très précise et très détaillée. Les assistantes sociales jouent un rôle central
dans l’organisation de l’évacuation de Paris en septembre 1939 : cent
trains par jour pendant une semaine permettant à 500.000 personnes de gagner la
province. Conscient de leur efficacité, mais aussi de l’intérêt que leur
proximité avec la population peut avoir en terme de contrôle administratif et
policier, Pétain regroupe six mille d’entre elles (sur neuf milles en activité)
au sein du « Secours National ». Nombre de professionnelles se
laissent enrégimenter, mais bien d’autres s’inscrivent dans une authentique
résistance, cachant des enfants juifs, logeant des prisonniers évadés et organisant
les passages en zone libre. En 1942, l’inspectrice principale du Secours
national donnera sa démission pour protester contre la violation répétée du
secret professionnel, suivie en cela par nombre de cadres. C’est encore le
régime de Vichy qui contribue à créer et à développer les services sociaux dans
toutes les sphères de la société : milieu rural, monde du travail,
hôpital, armées de terre, de l’air et marine nationale, SNCF, prisons, police,
protection de l’enfance, délinquance... Les armées de la France Libre ne seront
pas en reste, puisqu’elles organiseront, elles aussi, dès le 8 août 1941 leurs
propres services sociaux. En 1942, le Préfet de la Seine adopte un schéma
d’organisation qui sera repris et étendu à l’ensemble du pays en 1950. Dès 1922
deux regroupements professionnels se créent qui vont se faire concurrence tout
au long des années : l’Association des travailleuses sociales (qui
regroupe mille adhérentes en 1938) et l’Union catholique des services de santé
et des services sociaux. Conformément à la charte du travail édictée par Vichy,
la profession est invitée à se regrouper. En 1943, se constitue un comité
d’entente et de liaison entre les deux associations, avec comme perspective une
Union à échéance... du mois d’août 1944 ! Finalement, le tournant de la
guerre en décidera autrement. Mais, le mouvement était lancé et aboutira en
décembre 1944 à la création de l’ANAS et à la loi du 8 avril 1946 qui donnera à
la profession son visage actuel.
Jacques
Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°707 ■ 29/04/2004