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Rousseau Dominique - Evaluation Version imprimable Suggérer par mail


« Adhérer à l’évaluation avec rigueur et vigilance »


Patrick Rousseau est Directeur adjoint de l’AIDAPHI, une association intervenant en région Centre dans le secteur du social. Il est aussi membre de l’équipe de recherche du CREF à l’Université Paris Ouest Nanterre « Éducation familiale et interventions sociales auprès des familles ». Il nous parle de sa vision de l’évaluation, refusant à la fois tout rejet dogmatique et toute soumission aveugle.


JDA : Largement pratiquée dans le monde anglo-saxon, l’évaluation provoque la méfiance en France. Comment l’expliquez-vous ?

Patrick Rousseau : Ces deux parties du monde n’ont pas la même histoire. La mise en oeuvre de l’évaluation remonte, dans les pays anglo-saxons, au début du XXème siècle, alors qu’elle se pose d’une manière institutionnelle dans notre pays depuis seulement les années 1970. Il nous reste du chemin à parcourir pour en accepter le principe et comprendre son mode de fonctionnement. Une autre explication, c’est peut-être notre imprégnation par la psychanalyse, ce qui fait de nous un pays un peu à part. Les concepts freudiens ont fortement marqué la technique et la clinique de notre secteur. Je fais partie de ceux qui défendent cette approche. Pour autant, je n’accepte pas ses expressions les plus dogmatiques qui revendiquent un refus massif de l’évaluation. Je suis convaincu que l’on peut tout à fait s’inscrire dans une démarche d’évaluation, tout en respectant une action fondée sur l’altérité, sur une clinique singulière du sujet, pour reprendre le vocable de la psychanalyse.


JDA : Dans quelles conditions l'évaluation peut-elle constituer un danger pour les pratiques professionnelles ?

Patrick Rousseau : Notre secteur a beaucoup à gagner à accroître sa lisibilité. On doit être capable de rendre compte de nos pratiques à ceux qui sont en droit de savoir ce qui se passe dans les institutions qu’ils financent. Mais la lisibilité ne doit pas être confondue avec la transparence, qui revient à l’idée qu’il faudrait qu’on puisse tout savoir de la réalité institutionnelle, jusqu’à l’indicible de la relation engagée auprès de l’usager. J’y vois le risque d’une dérive quasi totalitaire. C’est là un premier danger. Quand ceux qui proposent l’évaluation ne sont pas capables d’être suffisamment pédagogues pour bien faire comprendre leur démarche, ils renforcent les mécanismes de frein et de résistance, de fermeture et de repli dogmatique : c’est là un autre danger. Et puis il y a le risque de confondre l’évaluation avec le contrôle ou encore la démarche qualité du type Iso, issue du monde de l’entreprise. Cela reviendrait à vouloir normer les pratiques et à standardiser les procédures. Ce serait ouvrir la porte à la notion de « performance », dont on parle beaucoup aujourd’hui, avec ce que cela implique de comparaison, pour ne pas dire de compétition, entre les différents établissements. Il y a là un glissement de la norme de droit qui est au cœur de notre secteur vers la norme de marché. D’où l’importance d’une définition conceptuelle rigoureuse de ce qu’on appelle évaluation. La faiblesse de cette étape préliminaire est préjudiciable à toute démarche évaluative.


JDA : Alors, justement, quelles conditions doit respecter l'approche évaluative, pour être à la fois efficace et respectueuse des parties en présence (professionnel et usagers) ?

Patrick Rousseau : Ce qui est le sens même des métiers du social, c’est le respect de la singularité des acteurs, professionnels et usagers, et des institutions. Toute évaluation doit prendre en compte cette dimension centrale, en privilégiant toujours une méthodologie qualitative de l’activité professionnelle sur la simple approche quantitative fonctionnant dans une logique binaire. Mais il y a aussi un autre aspect tout aussi important : faire en sorte que la démarche soit participative. Il faut que l’évaluation soit portée par les acteurs eux-mêmes. Il ne s’agit pas d’une approche de type audit confiée à des intervenants extérieurs apportant une lecture d’autant plus experte qu’elle n’est pas impliquée dans le quotidien de l’institution. Cette intervention peut être très utile pour proposer un diagnostic impartial sur une institution, à un moment donné. Les auditeurs construisent eux-mêmes les outils qu’ils vont utiliser, sans avoir besoin d’associer les acteurs à leur élaboration, ni de réfléchir avec eux, au préalable sur la méthodologie qu’ils vont appliquer. C’est tout le contraire de l’évaluation où l’on doit être, dès les prémisses, dans une logique de co-construction avec les professionnels directement concernés, mais aussi, si cela est possible, avec les bénéficiaires.


JDA : L'évaluation représente un marché rémunérateur qui peut mêler le pire comme le meilleur: quelles précautions prendre avant de faire appel à un prestataire ?.

Patrick Rousseau : Je voudrais commencer par préciser que le recours à un cabinet extérieur, en tant que tiers compétent et indépendant, est essentiel pour la rigueur et la qualité de la démarche d’évaluation. D’autant que ce travail ne s’invente et que nous ne sommes pas encore coutumiers de sa mise en oeuvre : on a beaucoup encore à apprendre. On possède les outils pour réaliser l’évaluation au plan clinique, mais, on n’est un peu moins rompu à l’évaluation de nos pratiques. Mais même si on a vraiment besoin d’être aidés pour le faire, cela ne signifie pas pour autant qu’on ait à s’en remettre aveuglément aux expertises extérieures. Nous avons notre propre connaissance, elle est d’une valeur considérable et il faut savoir utiliser. Il faut donc préciser, le plus en amont possible, dans le cahier des charges soumis au prestataire, la nécessité de cette interaction entre les acteurs de terrain et le prestataire. C’est une exigence à poser d’emblée, en ne retenant que l’organisme prêt à s’engager sur cet élément central. Le professionnel de l’évaluation doit commencer par offrir son aide à l’élaboration d’une méthodologie, en phase avec ce qui se joue dans une institution en particulier et non présenter la version préconstruite d’un outil évaluatif qui pourrait être appliquée quel que soit l’établissement concerné. On ne peut imaginer un référentiel clé en main proposé avec un discours rassurant : « ne vous inquiétez pas, on a ce qu’il faut dans notre trousse à outil : on va vous l’appliquer chez vous ». Cela nous éloigne d’une démarche qui ne peut, là aussi, qu’être singulière à chaque institution.


JDA : Parmi les méthodologies existantes, y en a-t-il une qui vous semble particulièrement performante ?

Patrick Rousseau : Il y a une déferlante de publications chez les éditeurs du secteur social qui proposent aux cadres des institutions des recettes toutes faites : « comment évaluer votre service ». Ce qu’on nous propose là c’est un « prêt à penser » de l’évaluation. C’est très problématique. Je constate et je déplore que la position critique de nos penseurs du champ social soit si déficiente sur cette question. Heureusement, des voix dissonantes se font entendre. C’est parce que je défends l’idée de l’évaluation que je considère qu’il faut être à la fois exigeant et vigilant sur les méthodologies utilisées, avec comme objectif de toujours en garder le contrôle.

 

Jacques Trémintin - Journal De l’Animation ■ n°113 ■ novembre 2010

 
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