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Cudennec Mickaël - Itinérance Version imprimable Suggérer par mail


L’itinérance : insécuriser pour structurer


Plusieurs associations tels qu’Extra Balle, Second Souffle, Grandeur Nature, Educateurs Voyageurs, Vent Debout, Seuil ou Ribinad utilisent l'outil de l'itinérance dans la mise en place de leur projet pédagogique de distanciation. Mickaël Cudennec, responsable de service à Ribinad, nous en explique l’intérêt éducatif.


L’itinérance est-elle utilisée de la même façon par tous les séjours de rupture ?

Pas forcément. Parfois, elle intervient en introduction de la prise en charge, d’autres fois elle est programmée au cœur du projet pédagogique. Cette itinérance prend d’ailleurs des appellations différentes : l'expédition, l'exploit, le nomadisme, la grande randonnée ou le défi ... Mais, si le mode d'organisation (en individuel ou en groupe), les supports éducatifs, les durées et les moyens de transport varient, les caractéristiques et les valeurs défendues sont identiques. La société, où évoluent les adolescents que nous accueillons, se veut plus mobile que jamais, ses valeurs dominantes étant l'immédiateté, la disponibilité permanente et la rapidité. Nous n'avons jamais aussi peu utilisé notre corps pour nous déplacer. L'imprévu est souvent craint et évité, ce qui ne permet plus de stimuler notre imagination, nos qualités d'improvisation et.....nos muscles.


Et, c’est en opposition avec ce mode de fonctionnement, que l’itinérance est utilisée ?

L'idée d'un déplacement lent (souvent à pied ou avec des animaux de bât), permettant de prendre son temps pour des rencontres, des réflexions, des imprévus, des changements de programme, prend effectivement le contrepied de nos modes de vie actuelle. Face à l'impermanence des lieux, au mouvement continu, à l’instabilité qu’impose le nomadisme, l'adolescent va devoir aller rechercher tant en lui qu’au sein du groupe ou du binôme une forme de stabilité. Les repères simples, répétitifs et stables dans le déroulement du quotidien vont l’y aider. Les gestes les plus basiques de la vie prennent une autre valeur au cours de l'itinérance. La satisfaction et le bien être éprouvé face à un repas savoureux, un verre d'eau fraiche ou une nuit de sommeil réparatrice permet de distinguer et de hiérarchiser les besoins fondamentaux de la personne par rapport à ses plaisirs.


Comment l’adolescent s’habitue-t-il à ces nouveaux rythmes ?

Il n’a guère le choix. La nouvelle relation au temps qui s’impose permet de donner un sens plus marqué à l'alternance jour/nuit, éveil/sommeil, activité/repos. Il faut se lever tôt, vivre au rythme du soleil, anticiper et participer aux différentes tâches relatives aux repas et se reposer le moment venu. L'itinérance, qui prône et s'appuie sur des valeurs simples et dans lequel les actes de la vie quotidienne constituent la principale richesse, permet une prise de distance et une remise en cause des habitudes et des valeurs sur lesquelles l’adolescent s’est construit jusque là. La préparation du sac de voyage, de l'équipage, est, à ce titre, un moment symbolique. Le superflu se compte en poids, en sueur et l'adolescent commence à trier, à hiérarchiser ses besoins. Il doit transporter peu mais appréciera chaque objet à sa juste valeur. L'effort physique de l'itinérance permet aussi de consolider une prise de distance avec des consommations problématiques (cigarettes, alcool, cannabis...).


Comment l’adolescent gère-t-il cet effort auquel il n’a pas forcément été habitué ?

La période d'itinérance représente un moment de retrouvaille entre l'adolescent et son corps. Souvent maltraité, celui-ci, en plein changement, est perçu comme faible, défaillant et peu estimé. Les limites de ses capacités sont floues et restent souvent à définir pour le jeune qui ne l'a que peu stimulé jusque là. L'itinérance engage le souffle, la fatigue, le courage, la sensation de faim, de soif et implique le dépassement de soi et de ses limites pour atteindre l'objectif fixé. Celui ci a un sens, souvent vital (trouver un abri, un point d'eau, rejoindre le reste du groupe) et est facilement compréhensible pour le jeune, ce qui lui permet davantage de fournir l'effort supplémentaire, de dépasser ses faiblesses et ses craintes de ne pas y arriver. Cette notion de défi induit le dépassement de soi, le désir d'aller au bout, de pouvoir affirmer "j'ai tenu!", "Je l'ai fait!" et constitue une base inaliénable de revalorisation de son corps, de ses capacités et de sa volonté.


Comment réagissent ces ados à l’égard d’adultes en qui ils ont souvent perdu confiance ?

L'insécurité que peut ressentir un adolescent à l'entame d'une période d'itinérance et l'ensemble des bouleversements que cela suppose permet la création d'une relation nouvelle avec les adultes. Les conditions de vie et les difficultés que représente le défi proposé sous entend une solidarité, une entraide au sein du groupe ou du binôme. L'adulte y occupe un rôle particulier du fait de son expérience de ce type de situation. Il ne peut plus être perçu comme menaçant ou dérangeant et peut occuper une place de guide et de référence. Par une attitude bienveillante et prévenante à l'égard des mineurs qui l'accompagne, l'adulte prend le rôle de celui qui prévoit, qui protège, qui anticipe et qui pense à la sécurité de tous.

Contact : www.ribinad.com


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Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1079 ■ 18/10/2012

 
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