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Synthèse des Journées Nationales d’Etudes de l’ANAS 2012


Il me faut commencer cette synthèse en présentant des excuses auprès des participants aux différents ateliers de ce matin auxquels je n’ai pu participer. J’aurais aimé entendre les échanges sur l’écriture comme moyen pour le travail social de se rendre visible. J’aurais souhaité apprendre comment l’action internationale concourre au même objectif. J’aurais adoré comprendre comment certains dispositifs informatiques le permettent eux aussi. Et j’aurais été tout autant intéressé de savoir comment la mutualisation des expériences d‘action collective y contribue. Mais, sauf à être doté du don d’ubiquité, il ne m’était pas possible d’être présent en six endroits en même temps. Je ne vais pouvoir donc rendre compte que des deux seuls ateliers que j’ai suivis.

Avant de vraiment pouvoir débuter cette intervention, il faut que je vous fasse une confidence. J’ai à l’ANAS une marraine qui s’est penché sur moi : c’est Elsa Melon. S’apercevant que j’avais échappé aux Bataclowns qui ne sont pas présents aujourd’hui, elle a pensé à m’associer à un dessinateur, Jérôme Derrien, qui va se faire un plaisir de projeter des dessins pendant que je parlerai. Ainsi, inutile de m’inquiéter si des vagues de rire ponctuent mon propos, ce ne sera pas en rapport avec la dimensions humoristique de mon discours. Cela va peut-être me déstabiliser. Mais après tout, c’est à moi de m’adapter !

Ces préambules terminés, passons à la synthèse

Visibilité et invisibilité du travail social, telles étaient le thème de ces journées nationales 2012 de l’ANAS. Le travail social doit-il se montrer visible à l’égard du reste de la société ? Le débat traverse les professionnels comme il a traversé les orateurs et oratrices qui seront passés à cette tribune.

Un certain nombre de regroupement se sont opérés depuis hier matin. Je propose de les classifier en carrément pour, les plutôt pour sous condition et les carrément contre.


Les carrément pour la visibilité

Parmi les « carrément pour » cette visibilité, on a d’abord entendu Edouard Zambeaux. Normal : ce journaliste anime une émission, par ailleurs excellente sur France Inter, chaque dimanche de 13H20 à 13H30. Il y présente les actions menées sur le terrain dans les quartiers défavorisés pour préserver ou amplifier le lien social. Il est demandeur de cette ouverture parce que c’est grâce à elle qu’il réussit à alimenter l’information qu’il délivre. C’est bien volontiers qu’il tend la main aux professionnels dont il partage la quête de plus de justice. Il représente un journalisme d’investigation respectueux des plus fragiles qu’il ne faut pas confondre avec cette autre manière de pratiquer son métier qui privilégie le sensationnalisme. Je vous renvoie d’ailleurs, à ce propos, vers l’association Reporters d’espoir qui s’est donnée pour objectif de distinguer et d’encourager tous les reportages écrits, radiodiffusés ou télévisés qui décrivent des situations positives et sont porteurs d’espoir.

Second partisan de cette ouverture, la député du Finistère, Patricia Adam, elle-même ancienne assistante sociale. Son argumentation s’appuie sur les mutations d’une société devenue de plus en plus médiatique. Si le travail social laisse d’autres parler à sa place, il ne peut se plaindre ensuite de voir son action caricaturée, explique-t-elle. Peu de personnes savent vraiment ce que font les travailleurs sociaux. « Dites ce que vous faites et pourquoi vous le faites » tel sera l’appel lancé aux 450 professionnels qu’elle avait devant elle. Patricia Adam n’hésitera pas à questionner la pratique du secret professionnel, revendiquant la multiplication de lieux d’échange et de dialogue entre les décideurs, les professionnels et les usagers.

Michel Julien, de son côté, représentant de l’EUROCEF auprès du Conseil de l’Europe expliquera ne même pas comprendre la question de la nécessaire visibilisation du travail social, lui dont l’une des fonctions consiste justement à introduire les appels devant la Cour européenne des droits de l’homme, quand des lois s’inscrivent en contradiction avec la convention signée et ratifiée par la France, comme cela a été le cas, lors du vote par le parlement français du texte privant les familles du versement des allocations familiales.

Quant à Joël Plantet, rédacteur adjoint de l’hebdomadaire Lien Social, il aurait été malvenu de s’interroger sur la pertinence de cette transparence, son journal qui se vante d’être lu et écrit par des travailleurs sociaux ne cessant d’être sollicité par les équipes de terrain afin qu’un reportage soit réalisé sur leur action.

La prise de position de Jean-Marie Vauchez, président de l’ONES ne s’est pas appuyée sur une crainte mais sur un étonnement. Comment se fait-il qu’avec 1, million 700 milles salariés et un budget de plus de 18 milliards d’euros pour le médico social et plus de 31milliards pour l’action sociale, ce secteur puisse être aussi peu visible ? Il l’expliquera par la multiplication des donneurs d’ordre, la prolifération des métiers, la diversité des publics, la dissemblance entre les fonctions qui seraient à l’origine d’un éparpillement des représentations du social et d’une impossibilité manifeste d’unifier sa perception.

Et puis, il y a eu la prise de position d’Anne Brigitte Cosson, assistante sociale à la CAF du Finistère, qui n’a pu que s’étonner du peu de réponses au travail de recherche qu’elle a menée concernant la vision du travail social chez les professionnels, chez leurs responsables et chez les usagers. A sa grande surprise ce sont ces derniers qui ont le plus répondu. Déplorant le peu de visibilité que nous sommes en capacité de fournir sur notre action, elle établira une distinction entre invisibilité et confidentialité, affirmant que l’on peut très bien rendre plus transparente notre intervention, sans pour autant rompre de discrétion dans la relation entre le professionnel et l’usager.


Les plutôt pour la visibilité, sous conditions

Nous avons eu ensuite les « plutôt pour sous condition ».

Avec, d’abord, Didier Dubasque, assistant social de formation ayant exercé comme journaliste, pendant quatre ans, qui expliquera quatre points communs entre les deux métiers qu’il a pratiqué. Comme les travailleurs sociaux, les journalistes 1) se doivent d’être dans l’écoute et la compréhension pour retraduire et décrypter au mieux ce dont ils sont témoins. 2) ils se doivent de traiter l’information reçue d’une manière qui soit la plus compréhensible possible pour qu’elle puisse être accessible par des tiers 3) ils respectent une déontologie qui leur impose le secret professionnel pour l’un et le secret des sources pour l’autre 4) enfin, chacun subit la concurrence de la part de filières parallèles qui n’ont pas forcément reçu la même formation qu’eux ! Ce sont ces proximités qui pourraient justifier une collaboration réciproque respectueuse de la spécificité de chacun. Encore faut-il avoir conscience de ce qui les oppose : là, où le journaliste privilégiera plutôt la simplicité et la certitude, l’immédiateté et l’émotion, l’action du travailleur social s’appuie sur la complexité et l’incertitude, le long terme et la prise de distance avec le pathos.

Autre partisan d’une ouverture possible, Antoine Guillet, assistant social qui, convenant de la nécessité d’essayer de rendre plus visibles la complexité de notre travail, de nos doutes et de nos incertitudes n’en conclura pas moins que nos efforts pour rendre plus dicibles nos pratiques auront toujours un temps de retard sur la réactivité et la capacité d’adaptation qu’il nous faut produire pour répondre au mieux aux situations mouvantes qui nous sont données d’accompagner.

Oui, est venu nous expliquer Nicolas Amadio, la lisibilité du travail social peut être légitime, sous réserve qu’elle ne devienne pas une porte d’entrée de l’idéologie gestionnaire. Si la performance peut constituer un indicateur acceptable, c’est à trois conditions :
■ des orientations politiques privilégiant le contenu plutôt que le contenant
■ des mesures s’appuyant sur les interventions concrètes et les pratiques en situation plutôt que des manuels de bonnes pratiques
■ la place laissée aux dynamiques conflictuelles où doivent se répondre les transformations des pratiques professionnelles et leur inscription dans les modes organisationnels

Pour Nicolas Amadio, la place des collectifs est ici centrale pour mettre en œuvre ces trois conditions.

Enfin, il y a ces situations où on n’a guère le choix de la visibilisation ou non du travail social, puisqu’elle est de fait imposée. Je veux parler des épisodes médiatiques que sont venus nous présenter Dominique Le Clerc, Directeur général adjoint du Conseil général de la Sarthe confronté à ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Marina et Jean Mari Angelini, chef de service en retraite de la PJJ, confronté quant à lui, à l’affaire Mathieu, cet adolescent auteurs du meurtre d’une adolescente au lycée de Chambon sur Lignon. Dans l’une et l’autre de ces deux situations, s’est posée la question de la communication d’institutions qui semblent bien plus en capacité de gérer le quotidien que les situations de crise. Et s’il apparaît important d’éviter l’éparpillement de la parole qui ne peut que nuire aux intervenants, on ne peut qu’être confronté au paradoxe voulant que les professionnels qui ont la compétence ne parlent pas et que ce soit les services de communication qui parlent sans avoir la compétence du sujet sur lequel ils s’expriment. Dans ce type de circonstance, il est important de s’interroger sur la préparation à la gestion de crise. Mais n’avons-nous pas d’emblée perdu la bataille, l’irrationnel l’emportant toujours face au rationnel, l’émotion face à l’analyse et la dramatisation face à l’objectivation ? Nous avons en outre contre nous trois dérives propres à notre société contemporaine : le mythe du risque zéro (quand un drame survient, il faut toujours chercher un coupable), le laxisme supposé des travailleurs sociaux (soupçonnés de prendre la défense des agresseurs contre les victimes) et le mythe de la prévisibilité des passages à l’acte (on devrait déceler la dangerosité à l’avance). Pour reprendre le propos de Dominique Le Clerc « le temps du social sera toujours en retard sur le temps du passage à l’acte ».


Les carrément contre la visibilité

Sont venus ensuite les carrément contre.

Elsa Melon, la Présidente de l’ANAS en fut la première illustration. Nous ne nous retrouvons pas dans la présentation qui est faite de l’action menée par les professionnels, par certains media, affirma-t-elle : nous ne dénoncerions pas les fraudeurs, préférant les couvrir et nous ne serions pas en capacité d’éviter la mort des enfants maltraités par leurs parents. On cherche à nous imposer, comme c’est le cas pour les entreprises privées, une obligation de résultats alors que nous ne pouvons garantir qu’une obligation de moyens. Rappelant que l’intime et le public ainsi que l’individuel et le collectif sont placés au cœur du travail social, elle craint fort que le travail social doive se mettre à nu au risque de se voir imputer de ses inévitables parties invisibles.

Michel Aballéa n’a eu de cesse pendant toute son intervention que d’expliciter pourquoi le travail social, qui est plutôt bavard ne propose pas un discours qui laisse ni trace, ni sens, ni légitimité. Et d’expliquer que la visible invisibilité du social ou son invisible visibilité tiennent pour beaucoup d’abord à l’absence de savoirs propres à cette discipline qui utilise surtout les connaissances dans une dynamique de mise en pratique, ensuite à son appui surtout sur des subjectivités et enfin à son manque de rationalité. Dès lors, comment répondre à la demande de démonstration d’efficacité et d’utilité que sous-tendent les demandes de visibilité ?

Ce positionnement a encore été renforcé par Pierre Joxe quand il a rappelé que l’action sociale avait pour fondement la constitution de 1958 dont le préambule précise qu’un des trois piliers de la république est bien la fraternité entre les citoyens. Et de relier la remise en cause de la légitimité du travail social à une doxa néolibérale prétendant que chacun doit assumer la pleine responsabilité de ce qu’il devient, les pauvres étant à l’origine de leurs propres malheurs. C’est face à la menace que fait peser cette idéologie que Pierre Joxe affirme très clairement : « le travail social est invisible à ceux qui ne veulent pas le voir et visible à ceux qui veulent bien le voir » !

Au terme de ce tour d’horizon des prises de positions, depuis deux jours, sur la visibilité et l’invisibilité du travail social, une synthèse est-elle possible sur la posture à adopter ? Entre ceux qui revendiquent l’impérative nécessité de l’ouvrir à une plus grande transparence, ceux qui y sont prêts à condition de préserver les principes éthiques et ceux qui n’y voient qu’une compromission face au néo-libéralisme, y a-t-il un accommodement possible ?

Répondre à cette question, implique de s’en référer aux fondamentaux du travail social.

C’est ce que nous a proposé d’abord Saül Karsz quand il nous a proposé de faire avec lui un pas de côté. Il nous a expliqué que pour être reconnu, encore faut-il être reconnaissable. Et la manière dont on peut obtenir cette reconnaissance va dépendre du décodage dont on est équipé, de la table d’écoute que l’on possède. E de rappeler le nombre de lieux communs qui nous encombrent, nous empêchant d’agir. Il a donc essayé de définir ce qu’était le travail social (appareil d’État réagissant à une politique donnée), en le distinguant de l’intervenant social (l’agent chargé de mener cette politique sociale) et l’intervention sociale (ensemble de geste et d’actes consistant à passer une alliance avec le destinataire du travail social). Et c’est cette notion d’alliance qui peut sans doute le mieux nous aider dans notre réflexion, tant elle implique ce rapport privilégié avec l’usager dont le professionnels devient le confident nécessaire, pour reprendre une terminologie traditionnelle qu’aurait certainement déconstruit Saül. Mais il n’est plus là, profitons-en !

On ne peut que faire la liaison avec le propos de François Roche, qui s’est positionné en affirmant que si l’action sociale doit pouvoir être explicitée publiquement, il n’en va pas de même du travail social qui n’a pas besoin de tant de lumière. Ce qu’il lui faut c’est bien plus de la discrétion. C’est dans le silence ambiant que la rencontre peut se faire, c’est à bas bruit qu’elle peut se déployer.

L’atelier sur le secret professionnel est revenu lui aussi repréciser les fondements du travail social. L’absence de transparence, de visibilité et de communication y a été élevée au rang de condition même de l’action des professionnels. Ont été rappelée l’illégalité de la notion même de partage du secret professionnel qu’il ne faut pas confondre avec le partage de l’information tenue au secret professionnel dont les conditions d’application sont des plus strictes.

Peut-on en tirer comme conclusion qu’en aucun cas la communication des assistants de service social est possible ? Absolument pas. Mais celle-ci est étroitement conditionnée à :
■ la fonction de la personne à qui l’on s’adresse (le secret des sources du journaliste n’équivaut pas au secret professionnel de l’assistant de service social),
■ la limitation de la transmission de l’information à ce qui est strictement nécessaire,
■ la destination et le traitement de l’information transmise,
■ l’accord préalable de la personne concernée.

A cet effet, la distinction établie par Laurent Puech entre le légal (qui ne dit pas tout) et le légitime (qui relève de l’éthique) doit peut-être nous guider dans notre appréciation de ce qu’il y a dire et à ne pas dire.

Au final, nous voilà confrontés à un exercice complexe et délicat : trouver la bonne distance entre la communication et la rétention d’une information, entre le colloque singulier avec l’usager et la divulgation de ce qui s’y fait et s’y dit, entre la préservation de la vie privée et son étalage à l’extérieur.

Ces journées se terminent sur des incertitudes, chacun repartant sans avoir trouvé la bonne recette. Et c’est plutôt rassurant. Car le travail social est à construire à chaque fois d’une manière originale, singulière et différente, à partir de chaque situation, de chaque usager et/ou de chaque groupe d’usagers, ainsi que de chaque circonstance, y compris dans ce qui doit être rendu visible et ce qui doit rester invisible.

 

Jacques Trémintin - 23/11/2012

 
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