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La professionnalité dans l'accompagnement en travail social
Synthèse de la journée du 14 mars 2012

 

Je me présente : je m’appelle Jacques Trémintin. J’écris dans l’hebdomadaire Lien Social depuis bientôt 18 ans. Mais le vrai métier que j’exerce est celui d’assistant social dans un Conseil général de l’ouest de la France. Je travaille dans un service de l’aide sociale à l’enfance. J’ai été chargé de réaliser la synthèse de la journée. Ce que je vais essayer de faire, en précisant que le regard que je porte sur les réflexions qui nous ont réunis, ne peuvent qu’être subjectif. Et si je vais le partager avec vous, cela n’implique nullement que nous soyons d’accord.

Si l’on devait démontrer les capacités d’expertise de la profession d’assistant de service social, il suffisait d’écouter les questions qui ont émergé du public ce matin, pour en mesurer l’importance. Nous avons pu, en quelques réflexions, établir un état des lieux tout à fait pertinent de l’action sociale dans notre pays.

Une première collègue a établi un lien entre professionnalité et décentralisation. Le passage des attributions de la DDASS aux Conseil généraux a constitué un indéniable progrès. Au lieu que ce soit un vague bureau centralisé du ministère des affaires sociales qui tranche sur les modalités à suivre dans le fin fond des campagnes française, c’est une autorité bien plus proche qui le fait. Mais, comme chaque médaille a son revers, la décentralisation présente aussi l’inconvénient de soumettre les décisions à des élus d’autant plus proches qu’ils sont plus sensibles aux groupes de pression locaux. Ainsi, leur avis pas toujours distancié dans les CLI qui officient pour l’attribution du RSA ou leur rôle lors des agréments adoption qu’il leur arrive d’imposer malgré les avis négatifs des travailleurs sociaux et des psychologues, en sont des illustrations pas toujours heureuses.

Cette proximité interroge la posture des assistants de service social, comme l’aura remarqué une autre collègue. Sommes-nous les simples exécutants d’une politique sociale décidée par notre employeur ou avons-nous encore une marge de manoeuvre ? Poser la question, c’est y répondre, car notre profession est bien peu habituée à l’instrumentalisation.

D’autant plus qu’à la pression institutionnelle est venue se rajouter le refrain maintenant bien connu consistant à nous demander de faire toujours plus à moyens constants. Quand l’État subventionne l’avionneur Dassault, en lui allouant 35 milliards d’euros en vingt ans, pour soutenir la construction d’un avion de guerre qui ne s’est jamais vendu à l’étranger, on ne se pose guère la question du manque de moyens. Ce qui est souvent le cas quand on parle de lutter contre l’exclusion ou la misère.

Autre tension non négligeable, comme le remarquera une autre assistante sociale dans le public, les injonctions de l’Europe et ses velléités à soumettre les services sociaux d’intérêt général, à la concurrence. L’illustration la plus récente de cette réalité est peut-être cette nouvelle procédure initiée par la DCSC qui a remplacé la DDASS au 1er avril 2010 : l’appel à projet. Dorénavant, ce ne sera plus de l’initiative des associations de proposer des dispositifs innovants, mais il revient aux financeurs d’établir leur commande à partir d’un cahier des charges, tout le monde pouvant concourir. Avec les risques de dumping que connaissent bien les entreprises fonctionnant sur une logique de marché, qui ruinent leurs concurrents, en proposant des tarifs en dessous des coûts rééls, quitte à les remonter quand ils ont obtenu le suprématie sur le secteur convoité. Une dernière question a évoqué une autre dimension liée à la marchandisation du social : la contractualisation systématique qui fait croire à une équité entre la position de l’usager et celle de l’autorité contractante, alors qu’on est là dans une posture imposée où l’un n’a d’autre choix que d’accepter ou de crever de faim et l’autre peut exiger, contrôler et soumettre à sa volonté, sans risquer les mêmes conséquences.

Décidément, ces premières interventions ont ciblé la problématique de notre époque avec autant de finesse et de perspicacité, que bien des spécialistes.

L’état des lieux ainsi esquissé, restait à connaître notre pouvoir d’agir.

C’est Christine Garcette qui a commencé par rappeler la constante implication des assistantes sociales face à la question sociale. Si Rabelais affirmait que « science sans conscience n'est que ruine de l'âme », le sociologue François Aballéa lui répondit, cinq siècles plus tard que la professionnalité est la synthèse entre la science et l’éthique. Que ce soit chez les précurseurs de la profession, ces résidentes sociales qui avaient fait le choix d’habiter et de vivre dans les quartiers où elles souhaitaient intervenir, ces infirmières visiteuses qui posèrent très tôt la question de l’intrusion au domicile des familles qui faisaient partie de leur clientèle ou encore plus récemment, la recherche systématique de l’adhésion de l’usager et de son appropriation du plan d’aide conçu avec lui … l’histoire de la profession est traversée par ce souci de l’autre et par le refus de l’instrumentalisation par quelque employeur ou autorité que ce soit.

Cette capacité à résister, nous allons avoir besoin de la mettre en œuvre, dans une période où les fondements de notre action sont attaqués de front.

C’est Maëlla Paul qui nous a décrit les conditions d’une mutation profondément déstabilisatrice. Le passage d’une norme dominante fondée sur l’hétéronomie (le destin de chacun étant subordonné à sa communauté d’appartenance), à une logique largement basée sur l’autonomie (chacun se détermine, à partir de ses choix personnels) a fait basculer de la dépendance aux autres à l’illusion de l’auto-engendrement. Chacun ne peut plus compter que sur lui-même et se voit renvoyé la responsabilité de ce qui lui arrive.

Les grands intégrateurs traditionnels ont fait faillite : la famille, l’école, la religion, le travail. L’État providence a été lui aussi entraîné dans ce naufrage. Le programme du Conseil nationale de la résistance, appelé « les jours heureux », proclamé en 1944 et dont vont s’inspirer toutes les réformes des vingt années qui vont suivre est progressivement démantelé, remplacé par le triptyque néo-libéral : la croissance économique serait liée au marché et à la libre concurrence qui doit y régner / la compétitivité nécessiterait de faire baisser les salaires / les charges sociales doivent baisser.

La crise du social, dont on parle à l’envie est consubstantielle de ces évolutions macro économiques. Si, en tant que citoyen, nous pouvons peser sur ces évolutions, en tant que professionnels, nous ne pouvons qu’apprendre à faire avec. Jean-Paul Sartre eut une réflexion qui peut nous éclairer à ce niveau de notre réflexion : « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous ». Que peut-on faire, à notre niveau, pour ne pas disparaître entre la commande politique qui est la base des missions qui nous sont confiées et l’amélioration du quotidien des usagers que l’on prétend vouloir évaluer pour mesurer notre efficience ? Le choix auquel nous devons faire face n’est pas nouveau. Maëla Paul rappelle l’alternative à laquelle nous sommes confrontés : soit la subordination à l’employeur, soit le recours à l’éthique, en revendiquant l’autonomie de notre posture professionnelle. Cette posture, personne ne peut venir ni la commanditer, ni la contrôler. Elle est au coeur de la relation d’aide, au centre du lien d’accompagnement qui nous relie à l’usager. Et l’un des fondements possibles de cette inter-relation, c’est le paradoxe. Le paradoxe est cette figure comportant deux pôles en apparence opposés et contradictoires, mais la conservation permet de préserver la complexité de la réalité à laquelle nous sommes confrontés. Ainsi, en va-t-il de la confiance et de la défiance qui doivent nourrir la relation entre professionnels et usagers, l’un et l’autre ne pouvant avancer ensemble qu’en sachant à la fois s’en remettre à son interlocuteur, tout en gardant son autonomie d’appréciation. Ainsi, de la proximité et de la distance qui doivent se concrétiser à la fois par une authentique implication (qui ne doit pas être fusionnelle) et par le respect de l’espace vital de l’autre (qui ne doit pas être un éloignement). Ainsi, de la non substitution à la volonté de l’autre qui semble s’opposer au « faire à la place de », alors que pour permettre à l’autre de devenir pleinement acteur, il faut parfois désirer le mieux pour lui. Ainsi, de la non directivité qui peut apparaître abandonnique, quand parfois la directivité permet d’éviter des passages à l’acte destructeurs. Ainsi, de la volonté d’établir une relation symétrique basée sur une mutuelle considération qui s’articule avec la dissymétrie fondamentale entre le travailleur social et l’usager. Ainsi, de l’aide imposée qui n’empêche pas, contrairement à ce que l’on prétend, de faire émerger les ressources et le potentiel de ceux qui en sont les destinataires, pour autant que l’on ne s’enferme pas dans la relation contrainte, mais que l’on s’ouvre à la confiance réciproque. Ces positions tellement accolées l’une à l’autre qu’elles servent réciproquement de contrefort, dans une logique enchevêtrée, ont été illustrées par les professionnelles qui ont témoigné cet après-midi.

Premier paradoxe, celui qui oppose l’autonomie et la dépendance : devenir autonome ce n’est rien d’autre qu’apprendre à gérer ses dépendances. Et c’est bien ce qu’ont fait les assistantes sociales de Mireuil, en sachant s’articuler avec leurs collègues du CCAS et du centre social. Tout comme celles du pays d’Aunis qui n’ont plus voulu vivre seules face aux violences familiales, décidant de repérer les ressources du territoire en la matière. A Pons, secrétaires et assistantes sociales ont mis en commun leurs compétences réciproques pour organiser un dispositif d’accueil de la première demande. Sans confusion du rôle des unes et des autres, elles ont trouvé la bonne complémentarité. Même démarche à Mata, où un binôme s’est constitué en s’appuyant sur une relation de confiance réciproque. A Rochefort, toutefois, le travail de collaboration n’a pas empêché les assistantes sociales de poser les limites du travail en commun, quand celui-ci se heurte au secret professionnel. Autonomie et dépendance se sont donc dans ces actions articulées et non opposées.

Second paradoxe, celui qui distingue l’action généraliste à celle plus spécialisée. C’est en permanence qu’il faut se poser la question de notre champ d’intervention, pour éviter à la fois de découper l’usager en rondelles dont chaque intervenant s’emparerait et à la fois d’empiéter sur les compétences de son voisin. Au Mireuil, les assistantes sociales se sont autorisées à intervenir dans un domaine qui leur est peu coutumier, celui de la consommation. Elles ont ainsi damé le pion à Que Choisir, sans pour autant perdre de vue que cette action pour apprendre à mieux consommer prenait place dans une démarche de prévention plus globale pour lutter contre l’endettement et donc l’appauvrissement. Dans le pays d’Aunis, la connaissance des ressources du territoire a permis d’identifier les bons interlocuteurs et de répartir les tâches en s’enrichissant mutuellement des compétences de chacun.

Troisième paradoxe, celui qui distingue la contrainte et le volontariat. L’action menée à Villeneuve les Salines a démontré combien l’on pouvait être directif, tout en étant respectueux de l’évolution de chacun et de réussir ainsi à accompagner la formulation d’un projet professionnel, sans pour autant l’enfermer dans une définition pré établi, ni entraver celui qui en restera le sujet.

Quatrième paradoxe, l’articulation entre l’immédiateté et la temporisation. On a toutes et tous entendu dire que dans le social il est urgent d’attendre ! Et pourtant, tant à Pons qu’à Mata, l’équipe des assistantes sociales et des secrétaires a réussi à combiner ces deux antagonismes : répondre à la demande le plus vite possible -ce qui a permis de faire baisser l’agressivité et le stress à l’origine de tant de conflits - tout en sachant distinguer ce qui nécessite plus de temps et d’évaluation fine.

Cinquième paradoxe : solliciter les compétences de l’usager semble nécessiter que le professionnel se mette en retrait. Si les travailleurs sociaux travaillent à ce que leur action ne soit plus nécessaire, atteindre ce but nécessite qu’ils interviennent. A Villeneuve les Salines, les assistantes sociales, tout comme les usagers ont pu se retrouver dans les mêmes questionnements face aux intervenants extérieurs sollicités, démonstration d’un certaine parité dans les attentes. Une réciprocité a pu apparaître au cours de l’action collective engagée, sans que pour autant la confusion, n’intervienne dans les places de chacun. Il en a été de même à Rochefort, dès lors où le projet a été conçu dans une dynamique de co-construction et d’étroite association entre les générations. La meilleure illustration en aura été peut-être la conception de la charte de bon voisinage, réalisée lors d’un atelier d’écriture, mutualisant les compétences de toutes et de tous. Au final, une assistante sociale expliquera que « chacun a appris à se faire confiance ».

Ces actions détaillées par des professionnelles du Conseil général sont à la fois enthousiasmantes et déplorables. Enthousiasmantes parce qu’elle démontrent combien sont riches les ressources et le savoir faire déployés sur le terrain. Déplorables, parce que tout cela se fait à bas bruit, sans que cela se sache. Si l’initiative n’avait pas été prise d’organiser cette table ronde -et l’on ne peut que rendre hommage à celles qui en sont à l’origine- qui aurait su ce travail de qualité réalisé au quotidien ? C’est le drame de notre secteur : nous ne savons pas nous vendre. Des actions comme celles exposées cet après-midi, il y en a des centaines, peut-être des milliers qui se déroulent aux quatre coins de la France, quotidiennement, discrètement. Ce sont des journalistes qu’il aurait fallu inviter aujourd’hui, pour qu’ils entendent et rendent compte de ce que la profession d’assistant de service social sait mettre en œuvre et ce que les usagers sont capables de réaliser.

Je voudrais terminer, en m’appuyant sur les analyses développées par Saül Karsz qui définit trois figures qui sont à la base de l’encodage théorico-pratique de la réalité sociale. La première d’entre elles correspond à cette charité qui cherche avant tout à combler le fossé entre ce que les hommes sont et ce qu’ils devraient être. La seconde figure est celle de la prise en charge qui tente de répondre aux besoins de l’usager. La troisième figure est celle de la prise en compte qui investit l’autre à une place de sujet, en partant de ce qu’il est en capacité de faire. Là où la charité prétend faire le bien de l’autre (en donnant), là où la prise en charge cherche à guider l’autre vers la bonne solution (en faisant pour), la prise en compte se tient à côté de l’usager et l’accompagne dans une logique de co-construction (en faisant avec). Chacun(e) ici va être tenté de s’identifier à la plus noble des figures, celle de la prise en compte. Ultime paradoxe qui me servira de conclusion, Saül Karsz affirme qu’il serait artificiel d’opposer ces figures les unes aux autres, car il n’existe pas de pratiques purement caritative, de prise en charge ou de prise en compte, chacune d’entre elles s’interpénètrant, en permanence.

Je vous remercie de votre attention.

Jacques Trémintin – 14/03/2012

 

 
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