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Un philanthrope au scanner Version imprimable Suggérer par mail


Un philanthrope au scanner

S’il est un monde qui reste encore énigmatique pour les travailleurs sociaux, c’est bien celui de ces philanthropes qui consacrent leur argent à aider les plus défavorisés. L’exemple de Cyril Maury rendra plus familier et compréhensible cette action trop souvent ignorée.


« Après demain » a permis, en 2010, à Ban public, une association aidant à la réinsertion des personnes incarcérées, de refondre son site internet. En 2011, il a grandement facilité, la création de Permis de construire qui assure l’accompagnement socioprofessionnel des sortants de prison. Il a financé, en 2012, l’achat d’un véhicule pour Solidarité femmes Loire Atlantique qui vient en aide aux victimes de violences conjugales et familiales. Il a rendu possible, en 2013, le recrutement du Directeur adjoint de l’association Les pâtes au beurre qui propose aux familles en difficulté psychique un lieu d’accueil parents/enfants. Enfin, en 2014, il a financé l’animation, en milieu carcéral, d’un groupe d’échange et d’information Père en prison, père quand même. Telles sont quelques unes des opérations menées par ce « Fond de dotation ». Quelle est donc cette instance qui finance des projets de lutte contre l’exclusion ? D’où vient-elle ? Quels sont ses motivations et ses objectifs ?


Mode d’emploi

« Après demain » a été créé par Cyril Maury, en 2010, avec un statut de fond de dotation qui présente deux avantages : s’administrer comme une association et être juridiquement bien plus souple qu’une fondation. Il a décidé de lui dédier une partie de sa fortune. Son Conseil d’administration est composé des membres de sa famille. Il s’est réuni, au tout début, pendant deux jours et demi, pour réfléchir au sens qu’il entendait donner à sa démarche. L’objet social, il l’a défini ainsi : « initier, soutenir et financer toutes initiatives d'intérêt général contribuant à diminuer les souffrances de celles et ceux qui sont privés de liberté, de lien social ». Il a fait le choix de privilégier comme destinataires de ses dotations le monde carcéral, mais aussi les associations combattant les effets délétères des dérives sectaires, de la grande pauvreté et de la solitude. Les projets sélectionnés concernent soit le fonctionnement, soit l’investissement. Les associations souhaitant solliciter une aide, pour accroître leurs activités ou innover, ne doivent être ni trop petites, ni trop grosses. « Après demain » voulant garder le contact avec ses bénéficiaires, ceux-ci doivent se situer dans un rayon d’une heure de trajet autour de Nantes ou de Paris. Les candidatures éligibles sont étudiées de près par les membres du Conseil d’administration qui s’impliquent, en rencontrant les associations demandeuses. Il ne s’agit pas d’attribuer des dotations dans n’importe quelles conditions, la pérennité des destinataires étant l’une des conditions d’attribution. Pour mieux comprendre les intentions ayant présidé à la création de ce fond de dotation, il faut s’intéresser à son fondateur.


Comment on devient patron …

Aîné d’une fratrie de cinq enfants, Cyril Maury a grandi dans une famille bourgeoise de province, stricte mais aimante. De ses parents, il a hérité la droiture et le souci de l’autre. Il connaît une scolarité quelque peu chaotique, redoublant quatre classes et se faisant renvoyer de plusieurs établissements, jusqu’à cet internat religieux où il passe trois ans, ne rentrant chez lui qu’un week-end par mois. Ce séjour lui laisse, encore aujourd’hui, en mémoire le souvenir à vif d’épisodes d’humiliation et de maltraitance de la part des « bons pères ». Il poursuit des études dans un IUT de gestion et rejoint, comme commercial, l’entreprise paternelle qui vend des produits d’entretien. Très vite, il prend conscience de ses compétences relationnelles. Ses contacts avec la clientèle, empreints d’empathie et de bienveillance, lui valent la signature de nombreux contrats : « j’étais convaincu que ce qui comptait ce n’était pas le produit que l’on cherche à vendre, mais les relations humaines que l’on tisse », explique-t-il. La maladie qui frappe son père lui donne l’opportunité de prendre rapidement sa succession. Il rachète la majorité des parts, ce qui lui permet d’appliquer les convictions de management qu’il s’est forgé au cours des années : les hommes d’abord. « Chacun possède en lui des talents et l’entreprise doit être le lieu où doivent se révéler et s’épanouir ces compétences ». Cyril Maury l’affirme avec conviction : manager des salariés nécessite d’abord de les aimer. La responsabilité managériale, c’est avoir plus de devoirs que de droits et prendre conscience que l’on est entre les mains des autres grâce à qui tout fonctionne, insiste-t-il.


… mais un patron atypique

Et cela fonctionne. Il est de ceux qui ont réussi dans les affaires. Mais pas vraiment comme ces capitaines d’industrie faisant fortune, sans se soucier du sort de leurs salariés, considérés comme autant de variables d’ajustement des profits à obtenir. Produire, c’est avant tout réaliser ensemble ce qu’on ne peut faire tout seul : il s’agit donc bien d’un échange réciproque d’utilité, d’un service qu’on se rend mutuellement, chacun développant ses talents individuels, au bénéfice de la communauté : « exiger des autres, c’est d’abord les considérer, les reconnaître et leur donner confiance en eux ». Les bénéfices qu’il engrangeait étaient répartis en trois : 50% étaient destinés à renforcer les capitaux propres de l’entreprise et à assurer son développement, 30% servant à rémunérer les actionnaires. Quant aux 20 % restant, ils étaient dédiés à l’amélioration des revenus des salariés qui recevront jusqu’à 16 mois de salaire, l’échelle des rémunérations s’étendant de 1 à 7. Chaque nouvel employé bénéficiait d’un parcours d’accompagnement le faisant passer par tous les services, un parrain veillant à sa bonne intégration. La formation professionnelle représentait, selon les années, de 6 à 10 % de la masse salariale (contre les 1,50 % obligatoire). Une dizaine de salariés porteurs de handicap seront recrutés (allant bien au-delà du pourcentage légal requis), l’ensemble du personnel étant réuni pour préparer leur accueil et favoriser leur intégration. Cyril Maury ne se contenta pas de considérer que la bientraitance à l’égard de son personnel était la première condition de la performance. Il revendiqua, tout autant, la nécessité de contre-pouvoirs, encourageant la création d’une section syndicale, le délégué CFDT étant lui-même en fauteuil roulant.


Mutualiser sa fortune

En vingt cinq années, l’entreprise de Cyril Maury est passée de trente à cent vingt salariés et son chiffre d’affaire de 400.000 euros à 35 millions. L’aventure se termine en 2004. Ne pouvant transmettre son affaire, il la vend. Mais il ne se voit pas devenir un de ces rentiers cherchant, avant tout, à faire fructifier son argent en contournant le fisc, ou à profiter de la vie en se payant les plus beaux hôtels et les voyages les plus onéreux, ni d’ailleurs de se préoccuper de transmettre son patrimoine à ses enfants. Sa vie de retraité, il ne l’envisage pas fondamentalement différente de sa vie d’actif. Il fait feu de tout bois. Il devient vice président du Medef 44, contribue à l’implantation locale du micro crédit avec l’ADIE (1), s’investit dans la lutte contre le chômage longue durée. Il devient président des Entrepreneuriales, membre du bureau national de Réseau Entreprendre et accompagne de jeunes dirigeants de PME. Reste la destination de la richesse qu’il a accumulée : « cet argent n’est pas seulement le fruit de mon travail. C’est aussi le résultat d’un succès qui n’a pas dépendu que de moi. J’ai eu une chance extraordinaire d’avoir des parents qui m’ont transmis des valeurs essentielles, d’être né dans un pays où j’ai pu recevoir une instruction qui a fait de moi ce que je suis et d’avoir vécu une vie qui m’a favorisé. Et puis, c’est aussi le produit du labeur de tous ceux qui ont travaillé à mes côtés », affirme-t-il. Cette fortune, il ne considère pas qu’il en soit propriétaire, mais seulement dépositaire. Il ne peut pas en faire ce qu’il veut, car elle ne lui appartient pas. C’est une grande responsabilité que de savoir comment l’utiliser.


Du passé à l’avenir

L’idée d’« Après demain » vient de la conviction partagée avec l’ensemble de sa famille : en faire profiter les autres. Cinq années après sa création, le bilan est très positif. Le noyau familial, qui en constitue le cœur, ne peut que se féliciter d’une démarche qui a renforcé ses liens, lui a permis de rencontrer des personnes formidables qui agissent au quotidien pour la préservation du lien social et lui a fait mesurer l’ampleur des difficultés qui persistent dans la société. Les héritiers de Cyril Maury consacrent avec lui un samedi tous les deux mois, pour décider de la distribution de dotations, alors qu’ils auraient pu revendiquer pour eux les sommes dispensées qui vont au-delà de ce qu’ils ne pourront jamais gagner. « Qu’est-ce qui est essentiel dans la vie ? La santé, l’amitié, l’amour … ce qui importe vraiment n’a pas de prix » affirme Cyril Maury qui revendique, haut et fort, son passé d’entrepreneur capitaliste et ses fortes convictions humanistes et sociales. Il a réussi à le démontrer en tant que patron. Il continue à le faire, en tant que fondateur d’« Après demain ». A l’heure où le capitalisme financier jette à la rue, sans grands scrupules, des centaines de milliers de salariés, on a un peu de mal à croire à l’existence de patrons philanthropes. Espèce en voie de disparition servant de cautions bien pensantes à un libéralisme débridée ou mouton noir résistant, à sa façon, au rouleau compresseur de la main invisible du marché ? Cyril Maury n’est certes qu’une goutte d’eau d’altruisme dans l’océan d’égoïsme où baignent tant de ces possédants se battant bec et ongle pour préserver leurs privilèges. Pourtant, à cette infime gouttelette, sont venus s’agglomérer, 667 autres fonds ou fondations créés par de simples citoyens (selon une étude de l'Observatoire de la Fondation de France datant de 2012), 40 % d’entre eux ayant vu le jour depuis 2.000. Qu’on le regrette ou qu’on l’approuve, ces structures associatives font déjà partie du paysage de l’action sociale et ne sont pas prêtes à disparaître.


Contact : http://apresdemain.org/

(1) ADIE : Association pour le Droit à l'Initiative Économique

 

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1156 ■ 05/02/2015

 


Premier baromètre du mécénat des entrepreneurs

56 % des entrepreneurs ont fait, à titre personnel, des dons d’un montant moyen de 900 € par an les répartissant entre 42% dans le social et 38 % dans la solidarité internationale. Les hyper mécènes donnant plus de 5.800 € par an les ont destinés au social pour 66 % et à la solidarité internationale pour 43 %.

Les raisons « très et assez importantes » sont les suivantes : « Envie d’être utile » = 83 % ; « Transmettre des valeurs » = 79 % ; « Rendre à la société ce qu’elle nous a donné » = 57 % ; « Raisons religieuses ou morales » = 40 %

78 % déduisent fiscalement leurs dons.

(Étude exploratoire de TNS Sofres présentée le 9 décembre 2014 par l’ADMICAL)

 

 
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