Court traité d’éducation spécialisée

GABERAN Philippe, Éd.érès, 2026, 184 p.

Dans sa quête pour contribuer à une grammaire du métier d’éducateur spécialisé, Philippe Gaberan nous livre un essai qui décrit avec précision et force ce qui en fait l’acmé.

A l’heure où les référentiels, les protocoles et les guides de bonnes pratiques menacent de devenir une fin en soi, il est essentiel de rappeler cette identité qui constitue l’épicentre de la profession : être-éduc ne se confond pas avec être faire-éduc. Tout comme mettre au monde un enfant n’implique pas automatiquement d’accéder à la fonction parentale, il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir, ni de pouvoir pour avoir. Utilisant avec pertinence des vignettes cliniques, l’auteur en fait une brillante démonstration.

Il n’y a aucune fatalité à ce qu’un individu soit réduit à ses symptômes et ne puisse reprendre le court d’une vie choisie et non subie. Mais personne ne peut prescrire ce changement, ni le déclencher de l’extérieur. Si la propulsion peut venir d’un tiers, l’impulsion est toujours intérieure. La nécessaire écoute et attention portée à l’autre doit être dégagée de toute projection impérative d’une norme et de toute obligation de s’y conformer.

Et c’est bien là le fondement de l’action éducative : accéder à la logique propre d’autrui pour réussir à porter son désir à être. Lui permettre de se projeter et de susciter sa propre dynamique de changement nécessite de créer avec lui un climat de sécurité, de confiance et de continuité. Cet accompagnement se tricote au cœur du dialogue entre deux intimes : ceux de l’adulte éducateur et de la personne suivie. Pas de relation éducative sans rencontre, mais pas de rencontre sans partage.

Les compétences professionnelles permettant cette jonction relève d’au moins trois registres.  Renoncer bien sûr à cette toute-puissance qui croit pouvoir façonner autrui. Apprivoiser ensuite l’altérité, en sachant articuler le ressemblant et le dissemblant entre soi et l’autre. Réussir encore à distinguer la séparation de la rupture, pour éviter toute confusion entre la prise de distance qui interviendra à un moment entre l’éducateur et la personne accompagnée et un ressenti d’abandon.

Philippe Gaberan décrit avec perspicacité cet art de la relation qui s’adossant à la science de l’éducation est au cœur de la profession d’éducateur spécialisé. Ce professionnel n’est ni absolument rebelle, ni totalement dans les normes. Son action ne cherche ni exclusivement à serrer les boulons, ni à se contenter à impulser la dynamique du vivant, comme le fait un jardinier. Son travail consiste à accéder à l’invisible à partir du visible, en passant du voir au savoir et du savoir agir au savoir dire : voilà ce que je vois, voilà ce que je sais, voilà ce que je comprends, voilà ce que je propose.

« A l’encontre de tous les déterminismes sociaux, l’éducateur fait le pari de la créativité et de la prise de risque » (p.109). C’est à travers l’anecdotique du quotidien qu’il interprète les symptômes comme un message et pas seulement comme des dysfonctionnements. Qu’il ouvre aux possibles et se saisit de toutes les opportunités. Qu’il compose avec toutes les contradictions et ambivalences que sont le désir et la peur, l’ambition et le doute, la fierté et la honte. Sa raison d’être tient dans la capacité de passer de l’intuition à la conceptualisation. L’éducateur spécialisé doit revendiquer sa fonction termine l’auteur qui promet un nouvel opus qu’on attend avec impatience sur les catégories propres à sa langue.