Jusqu’où va l’obsession nationale?

La référence à l’identité nationale est devenue, pour certaines et certains , une constante.

La droite et l’extrême droite n’hésitent pas à souligner l’origine étrangère de tel ou tel auteur de délits ou de crimes pour souligner sa nature intrinsèquement dangereuse, comme s’il y avait une inscription génétique qui y préparait. Sauf quand il s’avère que le délinquant supposé sous OQTF est en réalité de nationalité française, comme dans le cas de l’agresseur du métro fin 2025. Celui qui faisait la une des infox disparait. A quoi bon en parler, puisqu’il ne permet plus de nourrir et vomir le refrain xénophobe.

Mais le processus inverse existe aussi. Il n’y a pas de résultat sportif ou de compte-rendu d’accident, sans que le commentaire insiste sur la nationalité française de l’auteur de l’exploit dans le premier cas, de la victime dans le second. En quoi l’identité nationale est-elle utile en la matière ? Le résultat obtenu a-t-il une valeur plus importante quand c’est un Français qui gagne que si c’était un étranger ? Le drame humain est-il bien plus important si c’est un compatriote qui disparait dans une catastrophe ?

Ce biais d’attention sélective qui nous conduit à nous émouvoir plus facilement, quand cela concerne un tiers proche, est terriblement égoïste. Notre voisin qui se fait renverser par un véhicule devant chez lui produira une émotion bien plus grande qu’une inondation ayant provoqué 1 000 morts à l’autre bout de la planète.

A partir de ce constat plusieurs réactions s’imposent. Il est difficile d’imaginer un relativisme généralisé qui consisterait à considérer que tout se valant, il ne faut plus s’émouvoir de rien. Il est tout aussi compliqué de se sentir ravagé pas chaque information qui nous parvient, considérant qu’elles ont toutes la même valeur. Peut-être faut-il sans doute vivre pleinement nos propres émotions, en tentant d’adopter une distance raisonnable à leur égard. Quand j’ai enterré mon père, une douleur incommensurable m’a submergé. Dans le box d’à côté du funérarium, gisait le cadavre d’un adolescent de 14 ans, décédé d’un accident de la route. Cela n’a pas apaisé ma douleur. Mais j’ai mesuré l’injustice de cette mort prématurée, quand celle de mon parent était survenue après une vie bien remplie.

Pour ce qui est de la ferveur patriotique, il est important peut-être de rappeler que c’est une invention très récente. Pendant des millénaires, le sentiment d’appartenance de l’être humain ne dépassa guère le périmètre de son village et du bailliage seigneurial dont il dépendait ou de sa ville et de la franchise qu’elle avait obtenue du seigneur (droit d’être dirigée par ses habitants). Ce réflexe était aussi lié à une corporation (groupe d’artisans exerçant le même métier) ou à une religion. Les empires imposaient leurs conquêtes, leurs invasions et leurs guerres, sans toujours réussir à ce que les habitants se sentent partie prenante de l’entité qu’ils constituaient alors. C’est avec les Révolutions américaine et française qu’émerge la nation. Ce sentiment d’appartenance qu’il génère est alors fondé sur la délimitation d’un territoire, la conscience d’appartenir à une même communauté et l’existence d’une autorité souveraine.

Brandir le drapeau tricolore, chanter la Marseillaise, se sentir fier d’appartenir à la nation française sont parfois fièrement arborés. Que celles et ceux qui sont épris de ces symboles et se sentent l’âme patriotique continuent à cultiver ces valeurs : grand bien leur fasse ! Pour ce qui me concerne, je préfère à ces manifestations la fraternité/sororité avec mes congénères de tous les pays avec qui je partage la même humanité. Je fais mienne cette citation de Montesquieu qui s’oppose au repli identitaire : « Si je savais quelque chose qui fut utile à ma patrie et qui fut préjudiciable à l’Europe et au genre humain, je la regarderais comme un crime. »