Sdf, l’obscénité du malheur

Pierre BABIN, érès, 2004, 122 p.

Quoi de plus sympathique qu’un psychanalyste qui ne se contente pas d’attendre dans son cabinet la demande d’éventuels clients, mais qui offre bénévolement ses services à Médecin du monde, pour proposer une offre d’écoute aux sans logis ? Quoi de plus crédible qu’un psychanalyste qui reconnaît qu’« il a fallu largement plus d’un siècle pour accepter de reconnaître que Freud a lu Sophocle avec les lunettes du désaveu » (p.44). Rappelons que le père de la psychanalyse n’a repris du mythe d’Œdipe que ce qui lui permettait d’accréditer le fantasme incestueux. Il a ignoré l’agression pédophile et le meurtre d’un adolescent dont s’était rendu coupable Laïos, le père d’Œdipe. On comprend d’autant mieux cet « oubli », que Freud voulait accréditer l’inexistence du traumatisme sexuel réel, alors que le crime de Laïos plaçait ce traumatisme au coeur de la malédiction qui le frappait. Voilà donc Pierre Babin prêt à affronter des terrains inconnus, à partir d’une vision ouverte de la psychanalyste. Face aux sans logis qu’il rencontre, il reste sans voix : « Je parle peu, parce que je ne peux pas parler, tant je suis abasourdi et effaré. Sidéré par la douleur. Sidéré par l’état du monde » (p.15) Convenons que dans son ouvrage, il se rattrape largement, donnant court à des réflexions qui pour n’être pas toujours en rapport direct avec la question sdf, lui permet de se libérer du choc subi. Et d’évoquer avec beaucoup d’émotion le meurtre par l’humiliation, la mortification et le bannissement, imposé à des populations qui incarnent l’outrage à la justice non rendue et à la destruction de l’alternative. Cela provoquerait même une prise de conscience soudaine : ce serait faire injure que d’assigner les sans logis dans une désignation et une classification psychologique, psychopathologique ou psychanalytique, affirme-t-il. Mais l’encre de cette bonne résolution est à peine sèche que, (chassant le naturel il revient au galop), on a droit à une sentence définitive : « la figure de cette misère de la rue témoignerait que simplement et sans retour possible un travail élémentaire de séparation n’a jamais eu lieu » (p.91) Que retire Pierre Babin de sa confrontation à ces populations ? Une conviction éminemment humaniste qu’en dehors du spectacle désolant de leur mortification, il faut savoir reconnaître chez ces êtres en déshérence les formes de jouissance qui les maintiennent en vie et qui leur donnent envie de rester en vie. Mais aussi, la confirmation de l’éthique psychanalico-centrique dont il n’arrive pas à se libérer : « un point d’arrêt au déshonneur pouvait être mis en place (…) pourvu que des rencontres régulières puissent se tenir entre un de ces déclassés à la casse ou en passe de l’être et un psychanalyste » (p.107). Mais attention, un psychanalyste et non pas « un de ces intervenants à qui on fait appel, dans cette frileuse inflation psychologisante ». Faudrait quand même pas mélanger les torchons et les serviettes.

 

Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°743  ■ 03/03/2005