Le grand détournement - Comment milliardaires et multinationales captent l’argent de l’État

ARON Matthieu et MICHEL-AGUIRRE  Caroline, Éditions Allary, 2025, 213 p.

Depuis 30 ans, la fiscalité s’est inversée dans notre pays. De progressive et proportionnelle aux ressources du contribuable, elle profite aujourd’hui aux ultra-riches dont la France est devenue le pays de cocagne. La démonstration qu’en font les auteurs est limpide et implacable.

Tout a commencé par cette idéologie néo-libérale qui s’est instillée dans tous les pores de la société, imposant à l’Etat de se mettre au service du privé. Ce n’est plus les services publics qui devaient rester sa priorité mais la productivité et la compétitivité du secteur industriel et bancaire.  Il fallait réduire ses charges et ses impôts, l’enrichissement de ses dirigeants et actionnaires devant ruisseler sur le reste de la société.

D’un côté, a été menée la chasse aux dépenses inconsidérées, à l’assistanat et aux droits des chômeurs. De l’autre côté, se sont additionnés l’exonération de cotisations sociales, les crédits d’impôts, les niches fiscales, la diminution du taux d’imposition sur les bénéfices de 33,3 % à 25 % : de quoi réduire les prélèvements. Les subventions, les fonds structurels européens, les coups de pouce à l’investissement industriels et à l’embauche etc. ont rempli les caisses.

Les politiques publiques ont empilé, combiné et superposé dispositifs sur dispositifs aux effets spectaculaires. Entre 2004 et 2025, le club des 500 plus grandes fortunes de notre pays a vu son patrimoine bondir de 153 à 1 128 milliards d’€. Pour autant, la diminution drastique des impôts pour les plus riches n’a fait qu’aggraver les inégalités sans avoir le moindre effet ni sur le PIB, ni sur le chômage.

Ces aides sont devenues une véritable drogue induisant une addiction forte avec des besoins supplémentaires toujours plus importants à satisfaire. Au cours des années, la machine à cash s’est emballée. Dans les années 1990, la part des ressources étatique consacrée aux entreprises était de l’ordre de 30 milliards d’€. Elle est passée à 100 milliards en 2008, 200 milliards en 2019. Elles sont évaluées aujourd’hui par nos deux auteurs à 270 milliards.

Bien sûr, il y a eu le fameux crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi qui, entre 2014 et 2018, a réussi à sauvegarder 100 000 emplois. L’opération a quand même coûté 90 milliards d’€, soit 100 000 € par emploi sauvegardé ! Devant un tel succès, le dispositif a été pérennisé en 2019 ! Mais il y a encore mieux. Depuis 30 ans, les cotisations patronales sur les salaires payés au SMIC ont bénéficié de réductions. Elles ne représentaient plus que 45% en 1993, 26,6% en 1998, 10,7% et 6,9% en 2024. Avec un impact au mieux faible les premières années, inexistant les suivantes.

Mais avec une double conséquence pour les salariés et les contribuables. Toute augmentation de salaire présentant le risque pour les employeurs de payer 100% de ses cotisations, ils rechignent dorénavant à toute progression des rémunérations. Ce dispositif enferme donc les salariés dans une trappe à pauvreté. Mais le contribuable n’est pas plus épargné. Jusqu’en 2017, 92% des montants prélevés grâce à la TVA étaient destinés aux services publics. Cette proportion n’est plus en 2024 que de 45,9%, cet impôt étant mis à contribution pour financer les 80 milliards d’€ annuels fléchés destinés à compenser le manque à gagner de la sécurité sociale.

Le capitalisme français est aujourd’hui placé sous perfusion étatique. La politique de l’offre instaurée par François Hollande a transformé l’État en guichet signant des chèques à l’aveugle sans aucunes contreparties. Bien des entreprises bénéficiaires n’ont pas manqué de délocaliser ou de licencier. Quant à l’enrichissement spectaculaire des milliardaires, il n’a pas profité à Bercy, les   mécanismes d’optimisation fiscale décrits par les auteurs permettant aux plus riches de payer moins d’impôts.

Ce ne sont donc pas les dépenses sociales qui sont à la source des déficits, mais le financement des entreprises. L’État dépense toujours plus pour elles et ses caisses se vident par manque de prélèvement fiscaux auprès des plus riches. C’est la conclusion de ce livre qui ne fait qu’enfoncer le clou.