2021 : année noire

Après le meurtre de Cyril Pierreval, chef de service dans au Centre d'accueil pour demandeur d'asile (CADA) Isard COS de Pau, le 19 février dernier, notre profession est à nouveau en deuil, après la mort d’Audrey Adam, assistante sociale de secteur âgée de 36 ans, à Virey-sous-Bar, dans l'Aube, le mercredi 12 mai.

Le scénario est d’une terrible banalité : la professionnelle rendait visite tous les mois à un vieux monsieur de 83 ans. Le nonagénaire vivait une période difficile de sa vie : isolé, après que sa femme ait été admise en EHPAD. Notre collègue n’eut pas le temps de franchir le perron de la porte, qu’elle fut abattue d’un coup de fusil, le meurtrier retournant ensuite l’arme contre lui.

Les deux enfants et son compagnon que cette mère laisse derrière elle, sa famille, son entourage, les publics qu’elle accompagnait, les personnels du Conseil départemental de l’Aube, mais aussi tout travailleur social qui n’avait pas besoin de la connaître pour se poser en vain la même question : mais pourquoi ? Pourquoi s’en prendre à une professionnelle ayant fait le choix de se consacrer au soutien des plus fragiles ? L’affliction, la désespérance, le sentiment de n’avoir plus de sens à sa vie… semblent venir combler cette interrogation. Combien en rencontrons-nous dans notre quotidien de ces usagers ne croyant plus en rien ? Notre savoir-faire et notre savoir-être nous permettent d’accueillir et d’apaiser les explosions de colère et les frustrations dont nous sommes non seulement témoins, mais trop souvent destinataires. Ces personnes en souffrance, n’ayant d’autres interlocuteurs vers lesquels se tourner, s’en prennent parfois à celles et ceux qui sont justement là pour les soutenir et les aider : insultes, menaces, rejet…  Nous avons appris à les gérer, à les canaliser, à les apaiser… jusqu’au jour où toutes nos compétences relationnelles ne suffisent pas.

Bien sûr, les risques professionnels existent partout et il y a bien plus d’ouvriers du bâtiment à mourir en tombant d’un toit ou écrasés dans une tranchée qui s’effondre que de travailleurs sociaux tués en venant apporter leur aide. Mais quand l’un ou l’une d’entre nous paie son dévouement de sa vie, c’est chacun qui se sent concerné, parce que nous nous projetons, en nous remémorant les risques pris dans tant de circonstances. Nous ne pouvons que nous imaginer à la place de la victime.

Nous ne réclamerons pas une aggravation des sanctions pour les agresseurs de travailleurs sociaux. Nous ne demanderons pas, qu’à l’avenir, les visites à domicile soient restreintes. Craindre que derrière chaque porte qui s’ouvre se cache potentiellement un fusil serait la fin de notre raison d’être. Remplacer la confiance qui constitue l’ADN de nos professions par une défiance généralisée. Ce meurtre aussi terrifiant soit-il ne doit pas nous faire craindre pour la vie des 42 000 assistantes de service social en exercice dans notre pays. Mais, confrontés à cette mort, comme aux précédentes, notre sang se glace. Le meilleur hommage que nous puissions rendre à Audrey Adam, c’est de nous rendre dignes de l’engagement qui lui a été fatal : continuer à accompagner le mieux possible les plus fragiles