Dénoncer ne suffit pas

Nous sommes un certain nombre de travailleurs sociaux à nous être retrouvés, en ce dimanche 16 octobre, devant notre étrange lucarne. Par masochisme ou par curiosité, par penchant pour le scandale ou par hasard ? Peu importe, nous n’avons pas été déçus du voyage ! Alors qu’avec la diffusion sur une chaîne concurrente de l’exceptionnel « Hors normes », film inspiré par l’action remarquable de l’association « Le silence des justes », on pouvait découvrir ce que la protection de l’enfance a de meilleur, M 6 nous a offert le spectacle pitoyable de ce qu’elle peut avoir de pire.

Récapitulons. Des adolescent(e)s parqués dans des hôtels miteux. Des équipes de professionnels recrutés en intérim recevant la consigne d’éviter à tout prix que leur employeur ne perde le marché. Des recrutements de familles accueillantes sans aucune évaluation, ni vérification de leur casier judiciaire. Des élus découvrant, ébahis, ce qui se déploie sous leur autorité. Des chefs de service qui n’assument pas la responsabilité des dérives des professionnels qu’ils encadrent. Des éducateurs écœurés et découragés qui s’avouent complices de la maltraitance institutionnelle dont ils sont à la fois témoins et acteurs etc, etc, etc ...

Cela fait quand même beaucoup, ce véritable catalogue des horreurs. Et pourtant, rien dans ce qui nous a été décrit n’est ni faux, ni inventé, ni mensonger. Voilà l’aide sociale à l’enfance, initialement dédiée à la protection, présentée en complice sinon en pourvoyeuse de la plus exécrable des maltraitances.

Même s’il ne s’agit pas ici de se lancer dans une défense et illustration corporatiste qui viendraient s’offusquer d’une caricature ou d’une diffamation, un malaise s’installe tout au long de ce long documentaire. Redisons-le : ce qui a été dénoncé devait l’être et il n’y aurait encore que quelques cas isolés de ces honteuses pratiques, qu’ils seraient tout autant insupportables et inacceptables. Mais, on sent quand même confusément poindre une manipulation, une instrumentalisation et une distorsion qui pour être courantes dans ce type d’émission n’en sont pas moins identifiables.

On peut en effet reconnaître au moins trois biais à l’origine de l’émergence de raisonnements tronqués, réducteurs et superficiels tant dans le travail de ces journalistes que dans nos propres réactions potentielles de téléspectateurs.

Le premier d’entre eux peut se résumer ainsi : « on trouve toujours ce que l’on cherche ». Chacune(e) d’entre nous peut s’en convaincre, en faisant une petite expérience. Partons d’une conviction très ancrée en nous : par exemple que l’institutrice de notre petit dernier ne fait pas bien son travail ou que notre responsable hiérarchique est incompétent, ou encore que notre voisin de l’étage d’en haut fait toujours du bruit. Quoiqu’il se passe objectivement, tous les constats que nous serons alors amenés à faire ne retiendront dans une forte probabilité que les éléments venant vérifier nos aprioris ou nos certitudes. C’est ce qu’on appelle le classique biais de confirmation que nous reproduisons toutes et tous. Loin de moi l’idée d’accuser l’équipe de journalistes d’avoir voulu faire exploser l’audimat sur un thème particulièrement sensible et porteur. Il leur a juste suffi de trouver un titre « le nouveau scandale des enfants placés », pour spontanément et naturellement n’aller sélectionner que ce qui viendrait alimenter l’objectif de leur enquête.

Le second mécanisme permet de décrypter les éventuelles réactions provoquées chez le téléspectateur que nous avons été. La multiplication des exemples négatifs à laquelle nous avons assisté a permis d’installer dans notre esprit le sentiment d’une continuité, d’une permanence et d’une constance dans ce qui nous a été montré. On ne peut quand même pas découvrir tous ces faits, au fur et à mesure que se déroule l’émission, sans en conclure que cette accumulation atteste de l’authenticité, du bien-fondé et de la validité de ce que l’on veut nous démontrer : le scandale de la protection de l’enfance. C’est ce qu’on nomme l'effet de vérité illusoire : dès lors où l’on répète une information, en donnant de nombreuses illustrations, on ne peut qu’en déduire sa crédibilité et sa vraisemblance. Et c’est effectivement le cas … dans sa singularité. Mais peut-on pour autant la généraliser ?

C’est là où le troisième biais intervient, habilement distillé : celui de représentativité. Sans s’en apercevoir, le téléspectateur glisse progressivement vers une impression qui s’impose à lui : l’aide sociale à l’enfance, c’est ce qu’on lui montre. Tout ce qu’on lui montre et rien que ce qu’on lui montre ? Certes, pour éviter d’être accusé de manichéisme et prétendre que l’on fait la part des choses, il suffit d’évoquer quelques pratiques positives. Mais elles ne sont pas suffisamment convaincantes pour écarter l’idée que ces exceptions ne font en réalité que confirmer la règle. Un foyer laisse ses adolescents s’adonner librement au trafic de drogue. Un autre reste impuissant quand les adolescentes qui lui sont confiées se prostituent au su et au vu des éducs... Les familles d’accueil ? Soit, elles torturent les enfants qu’elles reçoivent, soit elles se les font retirer parce qu’elles les aiment de trop. Quant aux référents ASE, ils négligent les accompagnements qu’ils doivent assurer ou ignorent les alertes qui leur sont adressés. On enquête sur des cas particuliers et c’est tout un secteur qui est implicitement mis en accusation, sans nuance, sans mise en perspective, sans relativisation. Aucun commentaire explicite n’atteste de la globalisation de ce qui est, à juste titre, dénoncé. Rien de tel n’est affirmé en ce sens. Il suffit juste que le téléspectateur le déduise et arrive par lui-même à cette conclusion.

Voilà donc un documentaire qui porte sur des faits réels, sans aucune falsification, ni déformation, certes. Mais la seule émotion pour nécessaire qu’elle soit ne remplacera jamais une explication et un décodage cruellement manquants, ici. La seule dénonciation pour indispensable qu’elle soit ne supplantera jamais une analyse et une interprétation totalement absentes, ici. Et la seule indignation pour salutaire qu’elle soit ne se substituera jamais à une recherche de solutions dont on ne voit pas le commencement du début, ici.

Au final, ce type d’émission est-il vraiment là pour entrer dans la complexité, la temporalité et l’intelligibilité du chantier qui s’ouvre à nous, pour répondre aux graves problèmes qu’il a mis en exergue ? Poser la question, c’est y répondre ! 

 

Jacques Trémintin – Site LIEN SOCIAL ■ 17/10/2022