La dame de la N 7
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Carte blanche au billet de Ludwig - La dame de la N 7
Elle est là. Elle fait les 100 pas sous la grisaille. Entre le bord de route et le vieil arrêt de bus qui sent la pisse. Elle est là, sac en bandoulière, qu’il fasse beau ou qu’il pleuve, elle est là. Elle à été déposée comme chaque matin. Déposée, jetée, balancée, abandonner à un bien triste sort, comme une belle aux bois un lendemain de cuite.
Devant les carrosses qui passent, elle tente de se trémousser, dans son leggin noir brillant, d’aguicher le pauvre en manque qui s’arrêtera bien discrètement derrière le bosquet et elle montera, fermera les yeux, attendra le verdict, s’exécutera.
Dans son maigre sac, quelques lingettes et des préservatifs, son portable. Son passeport ? C’est l’autre qui le détient. Parce qu’on lui a bien fait à l’envers, elle qui pensait trouver l’endroit de ses rêves. De ceux que l’on vend sur papier glacé aux femmes misères de ce monde. Des rêves de liberté, de mannequinat ou d’actrice. Mais l’on n’a pas précisé le genre de film ou le rôle.
Alors, elle s’est envolée pour une destination mensonge, dit qu’elle écrira à sa mère que tout va bien comme une ritournelle ou un joli refrain, décrira la verte campagne et les amies du travail. Celles qui comme elles tapinent à tous les carrefours. On lui a bien fait à l’envers, à Malika.
On lui dit que ce n’est que pour un temps. Au fond d’elle, porteuse d’espoirs bien désespérée, le savait-elle ? Certaines amies au pays l’avaient pourtant prévenu. Mais il était si séduisant, ce beau prince charmant au sourire Colgate éclatant. Allez viens mignonne, je te promets la lune, les hôtels, la fortune. Bien plus que ta triste banlieue grise et froide d’un pays qui ne se remet pas de la récession ou de la dernière guerre ethnique. Voilà, regarde, je t’offre maintenant les horizons sanglots.
Alors elle est là, dans sa doudoune, lèvres rouges éclatantes, la peur au ventre, les pieds gonflés, à aller se soulager derrière le bosquet, et devant son petit miroir, se refaire une beauté pour colorer un peu sa mine tristesse aux allures de défaites. On lui a bien fait à l’envers, à Malika.
Elle n’est pas sexmodel sur la toile, plus grand trottoir de France, ni légalisée en maison close dans une réalité qui n’en est pas plus rose, ni masseuse en salon à promettre érection. Non, à l’ancienne, là, dehors, à la vue et au su de tous, de sorte que tout le monde puisse voir et savoir. C’est tout juste s’il n’y aurait les tarifs comme on vends les fruits et légumes sur les routes de Provence.
Putain d’esclavage sexuel pour une clientèle de toutes situations familiales, de tous niveaux d'études, de professions et de niveaux de revenus les plus divers. Censée être « le plus vieux métier du monde » la prostitution n’est reste pas moins un univers marqué par des « violences prostitutionnelles » largement invisibilisées d’une extrême gravité et dont des séquelles psychologiques et physiologiques sont majeures.
Au bon business des proxénètes s’étale devant nos yeux la misère de la planète. Et moi, ce que je sais, sans être spécialiste du sujet, c’est qu’elles s’appellent Malika, Svetlana, Marie, on leur a bien fait à l’envers.
En attendant, elle est là, sans souliers vernis ni carrosse doré, abandonnée par son bon prince à qui veut bien. Sous le rimmel bavant et le sourire sanglot, elle qui rêvait alors de soleil et de sable chaud est là. Elle fait les 100 pas, sous la grisaille de la N7.