Marie, au domicile

Carte blanche à Ludwig

Marie, au domicile

Elle, c’est Marie. Marie fait comme on dit, un métier passion. Elle ne compte pas ses heures. Elle jouit de ce sentiment de reconnaissance sociale à aider les autres. Son salaire est largement convenable. Si comme Marie, vous souhaitez un travail utile, devenez aide à domicile ! Mauvaise pub, non ? Allez, je recommence.

Elle, c’est Marie. Marie fait le métier d’aide à domicile, encore appelé auxiliaire de vie sociale. Créées dans les années 1950, comme devant être les auxiliaires de l’infirmière pour éviter l’hospitalisation des vieillards malades et isolés[1], les aides ménagères de l’époque sont devenues dans les années 1990 les aides à domicile puis aujourd’hui donc AVS.

Marie fait un travail éreintant du matin au soir à se rendre au domicile des personnes. Elle accompagne les personnes âgées, malades ou en situation de handicap dans leur vie de tous les jours. Les personnes fragilisées, isolées, dépendantes. Avec sa voiture personnelle dont les frais sont remboursés, tout de même. Alors, en cet été de canicule, comme on dit, Marie en chie des ronds de chapeau. Du matin au soir, Marie navigue entre les domiciles pour réaliser des aides à la toilette, aux courses, au ménage, au rangement, à la préparation des repas, à la conversation, offrant ainsi un soutien moral. Voire sortir des petits chiens et ramasser leur crotte. Pour un salaire net mensuel généralement entre 1 230 € et 1 620 €. Marie est Aide à domicile. Elle est de ces professions dites utiles. Invisibles. Non reconnues. Usantes. Précaires. Sans applaudissements. Et pourtant, Marie, tu mériterais bien des « Olas » dans des stades remplis à ta gloire. Et un bon 2000 balles net aussi. Minimum !

Marie se rend donc au domicile des gens. Seule. Parfois dans des situations délicates. Des mises en insécurité. Ou en danger. Parce que l'on peut se sentir isolé face à une personne en détresse derrière les murs et les portes des domiciles. Tout peut se passer.

Selon l’INRS[2], ce travail à domicile a un impact sur l’évaluation et la prévention des risques professionnels des intervenants. Parce que les professionnels de l’aide à domicile sont exposés à des risques, parmi lesquels des accidents et pathologies liés à l’aide au transfert des bénéficiaires et à la manutention de charges, aux chutes et aux déplacements professionnels, à la charge émotionnelle liée aux relations avec les bénéficiaires et leur entourage, à des risques infectieux ou chimiques. Aux comportements. Mais aussi aux TMS, les troubles musculosquelettiques. Oui, les aides à domicile sont confrontées à des situations émotionnellement difficiles (précarité sociale, violence, troubles cognitifs, fin de vie…). Ce qui peut entraîner une charge mentale lourde, dans un travail solitaire.

En outre, Ce n'est pas facile de rentrer au domicile des personnes accompagnées. Comment rentrer au domicile ? Il ne s'agit pas de dire « Toc, Toc, Bonjour ». Et d'intruser ainsi l'intimité. Cela nécessite des savoir-faire et des savoir-être. L'établissement d'une relation de confiance, d'une relation d'aide. De douceur et de tact aussi. De compétences psychosociales et d'humilité. C'est aussi savoir prendre en compte tous les aspects sociaux, psychologiques et culturels du logement.

« La maison dit une intimité » écrivait Gaston Bachelard. Le logement est ce lieu de vie, cet espace identitaire qui prouve l’identité civile de celui qui l’habite, en tant que preuve de domiciliation nécessaire dans beaucoup d’actes de la vie quotidienne. L’espace est habité par la ou les personnes qui, en le personnalisant, se créent un chez-soi. Il traduit le style de vie et la personnalité de l’habitant. C’est aussi un lieu de sécurité, un refuge contre les dangers, un lieu fixe vecteur de stabilité psychique. Un lieu d’ancrage, de l’intime qui garantit l’autonomie, la satisfaction des besoins primaires, l’expression du corps. On comprendra pourquoi l’absence de logement fixe, l’errance sont des facteurs de fragilisation extrême de l’individu.

Le logement est par ailleurs ce lieu de socialisation où l’on reçoit d’autres personnes pour des moments variés qui obéissent à une codification. Privé, il n’en constitue donc pas moins un espace public, sorte de vitrine sociale qui donne à voir ce que l’on est. Notre organisation, la décoration, nos goûts, nos idées, nos cultures.

Habiter un logement est une nécessité et un droit pour tous, chacun d’entre nous a besoin de cet espace de protection. Le logement nous protège de la sphère publique, de l’extérieur, des agressions naturelles ou intentionnelles…

Marie, elle, tous les jours, sue à grosses gouttes, s’adapte aux changements de tournées et aux situations les plus crues : habitats insalubres et encombrés, syndrome de Diogène, alcoolisme chronique ou défonce matinale, dégénérescence psychique de personnes âgées, toilettes intimes. Mais, les bons moments sont aussi présents au fur et à mesure de l'établissement d'une relation d'aide, heureusement. Ce sont les confidences et la transmission d'une histoire qui se jouent parfois. L'ordinaire des courses qui se transforme en un extraordinaire rire au milieu des rayons. La sortie au soleil du matin, tout simplement.

Il n’en reste pas moins un métier des plus usants au turnover important et en manque de recrutement. Pas d'applaudissements ni de revalorisation. Des applaudissements, on n'en veut pas. Ici comme dans d'autres secteurs du travail social, on veut des moyens pour accompagner le plus dignement possible les personnes les plus défavorisés et être payé comme il se doit !

Pendant ce temps, Marie, elle, tous les jours, sue à grosses gouttes. A toutes les Marie, merci.

 

 

[1] https://shs.cairn.info/revue-gerontologie-et-societe1-2003-1-page-135?lang=fr#re1no1

[2] https://www.inrs.fr/metiers/sante-aide-personne/aide-domicile.html