Violences sexuelles faites aux enfants
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Violences sexuelles faites aux enfants : comment (ré)agir ?
La maltraitance sexuelle envers les enfants a longtemps été enfermée dans un déni collectif. Les actes incestueux étaient considérés comme un épiphénomène isolé et la pédocriminalité réduite à des déviances marginales. Une première prise de conscience contemporaine est venue déchirer le voile pudique, en 1989, avec une loi prévoyant une sanction pouvant monter à 3 ans de prison et 45 000 € d'amende en cas de non-dénonciation de mauvais traitement sur mineur. Nous sommes donc toutes et tous concernés, non seulement en tant que professionnel, mais tout autant comme citoyen. Si rappeler cette obligation est essentiel, s’y soumettre confronte à bien des angoisses, des incertitudes et des questionnements. Faut-il croire
l’enfant ? Que faut-il lui dire ? Vers qui se tourner ? Autant de questions auxquelles ce dossier va proposer des pistes de réponses.
Des pulsions infantiles aux pulsions adultes
L’enfant n’est pas un ange détaché de toutes pulsions sexuelles, ni un pervers quand il les manifeste. La sexualité infantile n’a que peu à voir avec la sexualité adulte. La confusion entre les deux ne peut que traumatiser le petit d’homme immature.
C’est Sigmund Freud qui vulgarisa conceptuellement un constat fait avant lui : dès sa naissance, l’être humain est animé d’une libido, énergie pulsionnelle qui le pousse à rechercher du plaisir. Le bébé en trouve d’abord à travers la succion (phase orale), puis en faisant jouer ses sphincters (phase anale), suivi de l’autostimulation de ses parties génitales (phase phallique). De cette théorie, qui fit sensation sinon scandale au tout début du XXème siècle, nous ne développerons pas l’architecture théorique que le père de la psychanalyse et ses successeurs ont déduit. Critiquable et critiquée, elle appartient aux praticiens de cette discipline. Retenons ses prémisses : cette satisfaction physique que le bébé et l’enfant ressentent à être caressés et câlinés, massés et chatouillés, embrassés et enlacés. Ce contact peau à peau, ce toucher tactile, cette proximité corporelle leur sont même essentiels pour bien se développer, leur permettant de se connecter au monde les entourant : ils les rassurent et les sécurisent ; favorisant son bien-être en réduisant les angoisses et stimulant la relaxation ; confortant son apaisement par le sentiment de confiance et d’estime de soi qu’ils procurent. Cet effet confortant et valorisant est produit par l’ocytocine, cette hormone de l’attachement libérée dans le sang par les informations sensorielles du toucher bienveillant. (1) Il serait tout à fait inadapté de priver un enfant de cette main posée sur l’épaule pour l’aider à se contenir, du bras qui l’entoure pour le consoler de son gros chagrin, de la caresse sur sa joue quand la tête baissée il boude, de la bourrade affectueuse dans le dos pour l’inciter à agir…. Ces gestes font partie des échanges normaux et légitimes qu’il serait dommageable de remettre en cause, au nom de la nécessaire lutte contre les agressions sexuelles.
Quand la sexualité adulte fait irruption
Toute autre est la conséquence de l’agression de la sexualité adulte sur le corps et dans l’esprit de l’enfant. Ce n’est pas l’hormone du bonheur qui se répand alors en lui, mais celle du stress : le cortisol. Nécessaire quand l’organisme a besoin d’énergie, au moment du réveil, d’une épreuve mentale ou physique, il se déploie en quantité inhabituelle quand l’enfant est confronté à une situation traumatisante provoquant une grave infraction de son intégrité physique et psychique. Tout adulte possède la capacité plus ou moins élaborée de métaboliser les épreuves auxquelles il est confronté : il tente de les appréhender en cherchant à décoder leur signification ; d’en mesurer les causes et les conséquences ; de se projeter dans un avenir potentiellement réparateur et compensateur. Rien de tel pour un enfant, quand son corps est utilisé pour assouvir le plaisir d’un adulte. L’immaturité du petit d’Homme ne lui permet pas de décoder les sensations nouvelles qui l’assaillent. Si deux partenaires adultes et volontaires disposent des facultés mentales leur permettant d’intégrer une relation sexuelle génitale, une pénétration et une production séminale, il n’en va pas de même pour l’enfant qui ne comprend pas ce qui lui est demandé et ce qui est fait de lui. L’enfant en est réduit à l’état d’objet de la jouissance d’un être qui le domine et le soumet à un plaisir qui va bien au-delà du simple toucher. Lors de rapports sexuels entre adultes, la notion de consentement est centrale. Entre adulte et enfant, elle n’est pas applicable. Il n’y a qu’une seule réalité : l’appropriation du petit d’Homme assujetti à la satisfaction des pulsions génitales d’un agresseur. En aucun cas, de tels sévices ne sauraient être assimilés à une étreinte guidée par l’affection et le respect. Comme le dit Jean-Pierre Rosenczveig (voir son interview) : « un enfant attend de l’amour, non qu’on lui fasse l’amour ! »
(1) Serre moi fort ! l'Importance du contact physique du bébé à la personne âgée
L’importance des mots
L’étymologie de « pédophile » vient du grec paidóphilos : paîs, (« enfant ») + philos (« ami »). Agresser sexuellement un enfant n’est pas vraiment être son « ami ». Le terme exact doit alors être pédoclastie : paîs + klaô (briser, détruire). Briseur, destructeur d’enfants. Ne plus parler non plus d’abus sexuel. L’abus d’alcool nuit à la santé. Peut-on consommer un peu de l’enfant, mais pas trop ? Toute relation sexuelle avec lui relève de la pédocriminalité, non d’un excès !
La délicate détection
160 000 enfants violés ou agressés sexuellement chaque année, c’est une victime toutes les 3 minutes ! Toute structure d’accueil de mineurs, qu’elle soit scolaire ou extra-scolaire, est confrontée à leur présence. Comment identifier une agression ?
Les enfants sont éduqués dans le respect et la soumission aux adultes qu’ils perçoivent dans un rôle initial et légitime de protection et de bienveillance. Même s’il ressent de la frustration et parfois de la colère, quand il est sanctionné ou privé d’une activité qu’il convoite, le petit d’Homme reste sensible à l’amour ou à l’affection présent malgré le conflit. Quand une agression sexuelle lui est imposée, il ne comprend pas ce qui se passe. Si c’est un inconnu qui s’attaque à lui, il se plaindra plus facilement. Mais, si c’est un familier, cela lui est bien plus difficile. D’autant plus, quand le discours qui lui est tenu est associé à la complicité (« il ne faut le dire à personne, c’est notre secret »), les menaces (« si tu en parles, je te tuerai ») ou la banalisation (« tous les adultes font comme cela avec les enfants »). Il ne lui est pas toujours facile de révéler ce qu’il endure. Ce n’est pas plus aisé, pour un témoin extérieur, de décoder les symptômes d’une agression potentielle. La vigilance est donc de mise pour y parvenir.
Mais,deux précautions doivent impérativement intervenir : s’il ne faut pas ignorer les indices, il est tout aussi préjudiciable de les surinterpréter que de les mésinterpréter.
La sensibilisation à cette réalité peut produire une panique menant à décoder les moindres gestes ou paroles, pour ce qu’ils ne sont pas. (voir encadré)
Mais, il peut tout autant arriver que l’indicible et l’ineffable de la représentation de ce qu’a vécu l’enfant tétanisent l’adulte tiers, au point de bloquer sa prise de conscience. Il pourra alors fuir (in)consciemment des soupçons naissants, par angoisse, par peur ou pour ne pas avoir à les vérifier. D’où l’importance d’identifier la polysémie, l’ambivalence et le contradictoire des manifestations exprimées.
Les signaux d’alerte
Bien sûr, il y a ces signaux forts qui ne peuvent qu’inquiéter : exhibition ou excitation en public par l’enfant de ses parties génitales, simulation d’actes copulatoires, invitation lancée à des adultes ou à ses pairs de contacts intimes, caresses sexualisées sur des tiers … Ces comportements peuvent s’expliquer autant par la reproduction de postures assimilées à la normalité, que d’appels à l’aide pour signifier par des actes ce qui ne peut être dit par des mots. Sans que, pour autant, il soit possible de toujours écarter la provocation ou le mimétisme d’images captées sur internet.
Mais, le plus souvent, ce sont des signaux faibles qui se manifestent, l’enfant adoptant des attitudes régulières ou en changeant soudain : enfermement sur lui-même, réaction brusque de panique ou de défense au moindre contact physique, perte de confiance envers autrui, hyperactivité, irritabilité, signes de souffrance physique sans cause organique, dissociation cognitive, mutisme ou désinvestissement corporel et émotionnel (quand l’enfant se détache de l’apprentissage, de son corps ou de ses émotions) etc...
Tous ces symptômes sont autant d’expressions d’un mal-être qui ne peut être négligé. La reproduction des agressions vécues ou des réactions de défense montrent que quelque chose ne va pas. Les traumatismes subis par l’enfant ont la particularité de lui avoir été imposés dans l’immense majorité des cas, par des adultes qui lui sont proches. C’est principalement dans la cellule familiale que se trouvent ses agresseurs. Mais cela peut aussi survenir dans son environnement de proximité. Pour être bien moins impliquées il ne faudrait pas omettre ni l’école ni nos structures d’animation. Une famille marginale ou honorablement connue ? Un(e) collègue aux comportements douteux ou hors de tout soupçons ? L’adulte témoin se doit de réagir. Rien ne doit échapper à la préservation de l’intérêt supérieur de l’enfant au premier rang duquel son intégrité physique et psychique.
Pas de panique !
Il faut se garder de soupçonner dans toute manifestation sexualisée de l’enfant une éventuelle agression. S’il se procure du plaisir, en caressant ses parties sexuelles quand il est couché ou s’il joue au docteur endénudant son corps ou celui de ses petit(e)s camarades, ce n’est pas forcément la preuve qu’il a subi une agression de la part d’un adulte. La curiosité enfantine a toujours existé et existera toujours, même si elle n’exonère pas pour autant une hypothèse plus grave.
Des situations plausibles, des réponses possibles
Parmi les situations auxquelles une équipe d’animation peut être confrontée, quelques-unes sont identifiables. Avec autant de pistes de réponses, à ne pas prendre comme des recettes miracles, mais à ajuster en équipe à chaque circonstance singulière.
« L’attitude de cette petite fille m’inquiète, je vais l’interroger »
Vous n’êtes pas enquêteur de police. N’allez pas investiguer, car vous n’en avez ni la compétence, ni la légitimité. Plutôt que d’adopter une posture inquisitrice où vous demandez à l’enfant de se justifier, peut-être pouvez-vous recentrer l’échange sur votre propre inquiétude, en affirmant qu’il est possible de vous faire confiance et que vous pouvez écouter ce que l’enfant pourrait vous dire. N’imaginez pas que ce dernier va forcément s’ouvrir aussitôt. Mais, il a entendu votre disponibilité et il saura peut-être vous interpeller, éventuellement en pleine activité, quand vous ne vous y attendrez pas.
« J’ai des doutes, mais je n’ose pas en parler à l’équipe, on va se moquer de moi »
Il faut pourtant prendre ce risque. Rien n’est pire que de rester seul(e) avec ses soupçons. Qui vous dit que vos collègues n’ont pas les mêmes interrogations et n’osent pas, eux non plus, en parler ? Vos constats vont peut-être rejoindre ceux des autres. A tout prendre, mieux vaut se faire charrier que de passer à côté de quelque chose de grave.
« Quand le petit garçon a commencé à me raconter, j’ai été submergé(e) par l’émotion »
Le contraire serait inquiétant ! Vous n’avez pas à culpabiliser de réagir ainsi face à ce que vous apprenez. L’enfant s’en est rendu compte. A vous de mettre des mots sur vos ressentis : « ce que l’on t’a fait me rend très triste et je ne veux pas que l’on continue à te faire du mal. ». Ne tenez surtout pas de promesse que vous n’êtes pas en mesure de tenir. N’oubliez pas de lui expliquer ce que vous allez faire, même en différé, quand vous ressentez le besoin d’en parler à l’équipe, avant f’agir. Ce qui compte, c’est d’essayer en priorité de rassurer l’enfant plutôt que prioriser votre propre réassurance, même si votre apaisement peut contribuer à l’apaiser.
« Face aux révélations de cette adolescente, je lui ai dit que je la croyais »
Il est aujourd’hui une revendication en vogue : la présomption de crédibilité. Le problème n’est pas de croire ou de ne pas croire. C’est là le rôle des enquêteurs et de la justice. Ce dont a besoin cette adolescente, c’est d’avoir des adultes fiables se tenant à ses côtés, en capacité de la soutenir. Dans certains cas très exceptionnels d’affabulation, la nécessité sera aussi impérative d’être aux côtés de la jeune, son « mensonge » étant aussi le symptôme d’une souffrance.
« Nous avons des éléments d’inquiétude, mais nous ne savons pas quoi en faire »
Plusieurs possibilités s’offrent à vous. Vous disposez d’un numéro d’appel gratuit et anonyme : le 119 « Allo, enfant maltraité » qui, contacté par vous, déclenchera une enquête sociale menée par des travailleurs sociaux du département où réside l’enfant. Vous pouvez aussi saisir la CRIP (Cellule de recueil des informations préoccupantes) là aussi présente dans chaque département. En cas d’urgence (risque de récidive proche), vous pouvez contacter la Brigade de protection de la famille (zone urbaine) ou la gendarmerie (zone péri-urbaine et rurale). Il vous est aussi possible d’échanger avec l’assistante sociale de secteur pour vous faire aider.
« L’attitude très sexualisée de cette petite fille m’inquiète. Je vais en parler aux parents »
En tenant compte de la proportion de plus de 90 % des agressions sexuelles vécues dans le milieu familial ou proche, ce n’est peut-être par le premier réflexe à avoir. Si les parents sont impliqués, le risque existe qu’il retire l’enfant de votre centre et que vous ne le voyiez plus jamais ! En même temps, ces parents détiennent l’autorité parentale et sont les premiers responsables de l’enfant. L’intervention d’une instance tierce, comme évoquée dans la question précédente, peut être une solution à envisager. Mais, il peut aussi arriver qu’une explication directe évacue les quiproquos et permette à la famille de prendre conscience du problème. Tout dépend du contexte. Quelle que soit la décision, elle doit être prise en concertation.
« La directrice ne veut rien faire car la révélation vient de l’enfant d’un membre influent du conseil d’administration de notre association. »
La loi est très claire : ce n’est pas seulement en tant que salarié(e) que vous êtes impliqué(e). Toute personne ayant connaissance d’une situation de maltraitance sur mineur a, non le choix, mais l’obligation de signaler. Une exception est prévue pour les intervenant(e)s tenus au secret professionnel. Ce n’est pas votre cas. En 1996, le législateur a décidé de protéger les « lanceurs d’alerte » qui, ne respectant pas la passivité de leur hiérarchie, décident de signaler de leur propre initiative. Votre acte individuel ne pourra donc entraîner aucune sanction disciplinaire, la sujétion à votre employeur étant alors suspendue. A l’inverse, tout abstention de votre part entrainerait votre responsabilité pénale.
« Un de nos collègues se montre des plus collants à l’égard des adolescentes de notre séjour. Que faire ? »
Il n’y a pas de réflexes corporatifs à avoir. La question doit être traitée au niveau de l’équipe. La direction doit prendre ses responsabilités pour que cela cesse. Les adolescentes doivent être incitées et encouragées à ne pas tolérer de tels agissements. Si ce collègue n’est pas recadré et que rien ne change, l’association organisatrice doit être contactée. L’ambiance va se détériorer ? Vous allez être critiquée par vos autres collègues ? A vous de décider ce qui est le plus important : votre tranquillité et la pérennisation d’un séjour où rien de change, ou bien votre devoir légal et éthique d’avoir à protéger des enfants. Mais, votre passivité pourrait être sanctionnée pénalement.
« J’ai retrouvé un enfant dans le lit d’un autre en entrant dans une chambre ce matin. Je n’ai pas su que faire »
Ce que vous avez constaté ne justifie ni de paniquer, ni de faire comme si vous n’aviez rien vu. Cela peut aller d’un enfant ayant peur de dormir tout seul et ayant demandé à son voisin de le rejoindre à une emprise malsaine propice à une hypothétique agression. Il vous faut rester serein(e), en rappelant les règles voulant que chacun couche dans son lit. Mais aussi et surtout vérifier les motivations et le contexte de cette cohabitation nocturne : chacun était-il d’accord ou cela a-t-il imposé à l’un par l’autre ? Et sans induire une réponse, demander comment chacun a vécu la nuit.
Lire l'interview : Rosenczveig Jean-Pierre - Rendre justice aux enfants
Ressources
10 livres sur les agressions sexuelles sur les mineurs
« L’interdit de l’inceste à travers les siècles »
Maurice Godelier, CNRS éditions, 2021, 121 p.
L’interdiction de l’inceste désigne le refus des relations sexuelles entre des personnes semblables, ayant en commun des composantes de leur être soit physique (le sperme, le sang, le lait ou la chair), soit immatériel (l’âme ou le nom). Sa prohibition, pour universelle qu’elle soit, revêt des formes à chaque fois différentes, propres à chaque système de croyance collective, relevant à la fois d’une proscription (précisant ce qui n’est pas permis) et d’une prescription (s’allier à d’autres pour continuer à exister). Certaines sociétés ne considérant pas le sperme comme ayant un rôle quelconque dans la procréation, ne considèrent pas que ses rapports sexuels avec sa fille comme incestueux. Dans d’autres cultures, tous les frères du père sont considérés comme des pères, toutes les sœurs de la mère comme des mères et tous les cousins/cousines comme des frères et sœurs, interdisant dès lors toute relation procréative avec les membres de cette parenté élargie.
« Le berceau des dominations »
Dorothée Dussy, Éd. Pocket, 2021, 401 p.
Comment comprendre le paradoxe d’un inceste bien trop courant, alors même qu’il est interdit, sans se poser la question de son rôle structurant pour l’ordre social et d’outil primal de la domination de genre et de classe ? L’incesteur n’est pas une personne déviante. Aucun profil-type n’est possible. Sa famille est comme les autres. Les femmes peuvent y participer, elles aussi. Tout comme les aînés de la fratrie. La représentation simpliste du pédophile sadique et violent est battue en brèche : 80 % des agressions sexuelles sur des enfants sont commises par des familiers. Ce sont des hommes ordinaires trouvant légitimes que leurs enfants soient à leur disposition. L’incesté est habitué à obéir à son agresseur qu’il aime et à qui il cherche à faire plaisir. L’incesteur n’a pas besoin de lui intimer le silence. Sa victime se tait d’elle-même, ce qu’il interprète comme la preuve de sa collaboration.
« Les incestes »
Jean-Luc Viaux, Éd. érès, 2022, 267 p.
Assimiler l’inceste à une simple faute sexuelle c’est ne rien y comprendre, affirme Jean-Luc Viaux qui illustre sa clinique descriptive et explicative avec de nombreuses vignettes particulièrement réalistes. Ce crime plurimillénaire solidement ancré dans nos inconscients individuels et collectifs relève d’une problématique majeure de l’espèce humaine. On sait que ce qui est vécu est terrible, mais on peine à en décrypter les mécanismes et significations. Nul ne commet l’inceste par hasard ou pour assouvir une pulsion. La recherche du plaisir est en plus, la frustration est un alibi. C’est le résultat de toute une configuration familiale qui constitue la véritable scène de crime. Ce qui se trame derrière cette transgression, c’est, avant tout, la confusion des places, l’atteinte à la généalogie et à l’histoire d’une lignée. C’est bien le psychisme familial qu’il faut soigner.
« Femmes et mères après l’inceste »
Soraya De Moura Freire et Luc Massardier, Éd. érès, 2019, 184 p.
Les auteur(e)s décrivent l’impact de l’inceste dans la suite de la vie de femmes qui en ont été victimes. Le constat est implacable : leur identité féminine a été durablement atteinte dans sa légitimité à être femme, amoureuse et mère. Si la violence subie a effracté leur corps, elle s’est tout autant attaquée aux images des idéaux qui régulaient leur rapport au monde. La sidération induite se perpétue bien au-delà l’agression subie. Les effets destructeurs de la dissociation imposée entre le corps et l’esprit ne disparaissent jamais totalement, pouvant réapparaître sous forme de retours traumatiques. Les stigmates induits se manifestent sous la forme d’une sexualité perturbée, d’une image de soi dégradée et d’une maternité fragilisée. Le travail psychique permettant de remettre la pensée en mouvement et de retrouver l’équilibre perdu nécessite un accompagnement bienveillant et fiable, d’une durée variable selon les victimes.
« L’inceste : cris et chuchotements »
Lionel Bauchot, Éd. l’Harmattan, 2022, 138 p.
Depuis si longtemps, le silence et la censure l’ont enfermé dans l’indicible. Le tabou ancestral de l’’inceste a fini par se dévoiler. L’occasion pour l’auteur de nous proposer de penser sur l’impensable de cet acte qui détruit tout sur son passage, ne laissant derrière lui qu’un champ de ruine, la victime restant figée dans l’immobilité, clouée dans un mouvement destructeur et insécurisant. Agressée par un adulte censé la protéger et la soigner, la confusion entre sa quête de tendresse et les actes qui lui sont imposés la plonge dans une confusion permanente : son immaturité psychosexuelle la rend incapable de comprendre ce qui lui arrive. La famille incestueuse ne fonctionne pas comme un groupe de personnes uniques et singulières vivant sous le même toit, mais comme un magma compact où tout colle avec tout et où chacun devient un morceau de l’ensemble. A la confusion des sentiments s’ajoutent celles des personnes, des générations et de la généalogie.
« Inceste, lorsque les mères ne protègent pas leur enfant »
Patrick Ayoun et Hélène Romano (sous la direction), Ed. érès, 2013, (291 p.)
Courageuse étude, car bien trop rare, que celle consacrée à ces mères qui n’ont pu et/ou voulu voir et/ou cherché à comprendre l’agression qui se déroulait dans leur famille, avec pour auteur, l’homme dont elle partage(ait) l’existence, et comme victime l’enfant vivant sous leur autorité. Les dix sept contributeurs de cet ouvrage tentent de cerner la responsabilité maternelle et de définir l’attitude à adopter à son égard, en tricotant la diversité des hypothèses et des théories. Les praticiens de la protection de l’enfance nous font entrer dans la complexité des situations suivies, partant du caractère singulier de chaque cas. Ils insistent sur l’importance de l’alliance avec ces mères tout en sachant renoncer, dans certains cas, à faire évoluer leurs capacités à protéger leur enfant. Les réactions maternelles ne doivent être ni idéalisées, ni diabolisées. Parce qu’elles sont multiples, elles ne peuvent provoquer de réponses uniques de la part des professionnels.
« Inceste : le piège du soupçon »
Paul Bensussan, Belfond, 1999, 192 p
L’auteur le rappelle d’emblée que 90% des abus sont d’origine intrafamiliale, les 10 autres % concernant des professionnels en contact avec les enfants. S’il y a un nombre non-négligeable d’instituteurs, de professeurs ou d’éducateurs qui ont été innocentés après une procédure judiciaire longue et humiliante, à l’intérieur du cadre familial, les circonstances qui se prêtent le plus aux fausses allégations est bien celui de la séparation parentale et plus particulièrement celui qui s’accompagne de beaucoup de violence et de haine. L’évaluation de la crédibilité d’un enfant ne peut faire l’économie du contexte dans lequel il évolue. On ne peut en effet prétendre qu’il mente dans la mesure où il ne distingue pas toujours entre la réalité et son imaginaire. L’enfant reste alors surtout sensible aux adultes qui l’entourent et dont il est en quête d’affection. La contamination de son récit peut alors s’opérer très facilement surtout si les adultes qui s’adressent à lui le font d’une manière suggestive.
« Guérir de l’inceste. Vivre avec un cœur à l’endroit »
Martine Cauvent, Chronique Sociale, 2006, 110 p.
Un couple parental qui se sépare, un père qui abandonne définitivement ses enfants, un beau-père qui agresse sexuellement sa belle-fille, une enfant qui n’ose pas dire non et qui longtemps portera la culpabilité de n’avoir pas su résister, une mère complice qui pense préserver sa relation de couple, avant de protéger sa fille… Martine Cauvent nous livre ici un témoignage bouleversant d’une enfance massacrée par un « lâche qui, ne se sentant pas homme, ne pouvait s’en prendre qu’à des personnes plus faibles que lui : des femmes ou des enfants » (p.23) Elle nous fait entrer dans l’horreur d’un calvaire au cours duquel elle a espéré, jour après jour, que l’agresseur finisse par se lasser. Mais, jamais il ne s’arrêtera de la violer, utilisant tous les stratagèmes pour camoufler sa perverse activité. Elle finira par le dénoncer. Un procès aura lieu. Mais autre temps, autre mœurs, l’accusé ne sera condamné qu’à … deux ans d’emprisonnement dont vingt mois avec sursis !
« Les blessures de l’intimité »
Roland Coutanceau, Ed. Odile Jacob, 2010, 362 p.
Roland Coutanceau, spécialiste en victimologie et en criminalité, rétablit avec clarté et précision la complexité de ce que l’émotion a tendance à simplifier et à caricaturer. Il compare, ainsi, la stigmatisation contemporaine de la pédophilie avec la bienveillance qui accueillit, dans les mêmes média, 30 ans auparavant, les revendications de légitimation des relations sexuelles avec les enfants. Il rappelle ensuite, que la sanction sociale et pénale ne vise pas la vie fantasmatique aux contours pas toujours très académiques nourrie par bien des adultes, sans que pour autant jamais ils n’adoptent de comportements répréhensibles. Ce qui est en cause, c’est bien le passage à l’acte, la transgression, l’agression sur autrui qui ne découlent pas automatiquement du fantasme. Il ne doit pas être plus difficile au pédophile de ne pas agresser un enfant, qu’à un hétérosexuel de ne pas violer une femme.
« La Petite Menteuse »
ROBERT-DIARD Pascale, Éd. L’Iconoclaste, 2022, 216 p.
La vague « Me too » est bien loin d’avoir reflué. Et voilà qu’un roman met en scène une adolescente qui accuse à tort un homme de l’avoir violée ! Le procès en appel de la Cour d’assises allait bientôt se tenir. Depuis le premier verdict, Lisa Charvet était torturée par une insupportable culpabilité. Elle avait fait condamner un homme qui ne lui avait rien fait. Marco Lange croupissait en prison depuis mille cent quatre-vingt-quinze jours, pour un crime qu’il n’avait pas commis. Comment est-il possible de faire condamner un innocent ? Son avocate, Alice Keridreux, attendra un moment précis du procès, celui qui suit les premiers témoignages pour rendre publique la révélation de sa cliente. L’auteure, chroniqueuse judiciaire au Monde, n’a pas pour objectif de décrédibiliser la parole des victimes, mais d’ analyser avec finesse et pertinence l’enchaînement des circonstances qui amènent l’adolescente à s’engluer dans son mensonge.
10 Vidéos sur les agressions sexuelles d’enfants
La CIIVISE
La Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants a été créée en mars 2021, dans la foulée du mouvement #MeToo inceste. Elle a enquêté sur le silence assourdissant d’une société face à une terrifiante réalité : 5,5 millions de femmes et d’hommes adultes ont été victimes de violences sexuelles dans leur enfance et 160 000 mineur continuent à l’être chaque année. Soit trois élèves dans une classe de 30.
Son rapport rendu fin 2023 formule 82 propositions : https://www.ciivise.fr/le-rapport-public-de-2023
Elle a produit un outil de formation, inspiré des livrets de la mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (MIPROF) : Mélissa et les autres | CIIVISE - Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants
Elle a produit un court-métrage réalisé par Johanna Bedeau : « Mélissa et les autres »
https://www.youtube.com/watch?v=jbw-louEOw4
Inceste : anatomie d’un crime intime
C'est sans doute le sujet le plus tabou qui soit : l'inceste. En France, 6,7 millions de personnes déclarent en avoir été victimes. Un Français sur 10 ! Et pourtant il y a moins de 1 000 condamnations par an. L'impunité est la règle. Mais la parole se libère grâce au travail de la CIIVISE, la Commission sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants.
Inceste : anatomie d'un crime intime - ARTE Info Plus - Regarder le documentaire complet | ARTE
Comprendre les conséquences de l'inceste
Marie Moquet, psychologue clinicienne à la Maison des femmes de Saint-Denis, rappelle que l'inceste est le traumatisme le plus grave. Elle en détaille les conséquences tant sur la santé physique et mentales que sur les relations sociales.
Comprendre les conséquences de l'inceste
L'inceste, tabou du "Petit Chaperon Rouge"
Avons-nous bien compris « Le Petit Chaperon Rouge »? À la relecture, le conte de Charles Perrault ne semble pas être une mise en garde contre les dangers de la forêt, mais plutôt contre ceux du foyer.
L'inceste, tabou du "Petit Chaperon Rouge" 📖 - YouTube
L’inceste est-il vraiment un interdit ?
Un Français sur dix affirme en avoir été victime durant son enfance. Pourtant, depuis Claude Lévi-Strauss, l’anthropologie définit l’inceste comme un interdit absolu. Qu’est-ce que l’anthropologie peut nous apprendre sur l’inceste ? Pour répondre à cette question, Laura fait appel à deux générations d’anthropologues : Maurice Godelier et Dorothée Dussy.
L’inceste est-il vraiment un interdit ? | Les idées larges | ARTE
Anissa, animatrice, dénonce les violences sexuelles en colonie de vacances
Anissa est animatrice en colonies de vacances. Elle a lancé le hashtag #MeTooAnimation pour dénoncer la pédocriminalité dans ce milieu. Elle a lancé la pétition @metooanimation. Elle propose trois mesures pour que cela s'arrête.
#MeTooAnimation : Anissa, animatrice, dénonce les violences sexuelles en colonie de vacances
Enquête sur la pédophilie dans le sport
Dans le monde du sport, la pédophilie est encore un tabou. L’association « Colosse aux pieds d’argile » vient en aide aux victimes et les aide à briser le silence pour dénoncer les actes déplacés. Sébastien Boueil, président de l’association, mène des missions de prévention auprès des clubs et des fédérations même si tous ne sont pas encore prêts à entendre ses arguments.
VIDEO. Enquête sur la pédophilie dans le sport - YouTube
C'est quoi un pédophile ?
Quand un adulte essaie de faire des gestes ou des caresses sexuelles à un enfant, même un petit peu, c'est une agression sexuelle. C'est très grave. L'adulte qui fait ça s'appelle « un pédophile ».
Fais gaffe ! | C'est quoi un pédophile ? - YouTube
Pédophiles : les prendre en charge, plutôt que les prendre en chasse
Ils fantasment sur des enfants mais ne passent pas à l'acte : ce sont ce que certains psychologues appellent des pédophiles "abstinents". Yannick et Bastien racontent comment ils font face à leurs pulsions et tentent de les contrer.
Pédophiles : les prendre en charge, plutôt que les prendre en chasse | AFP Reportage
Un viol c’est un viol
Un soir de confinement, Kévin héberge un ami. Au réveil, il surprend celui-ci en train de lui faire des attouchements. À ce moment-là, le jeune est frappé de sidération et ne réagira pas. Aujourd’hui, il veut rebondir et a décidé de raconter son histoire pour sensibiliser et briser certains tabous liés au viol qui concerne aussi les hommes.
Jacques Trémintin – Journal De l’Animation ■ n°249 ■ janvier-février 2025