A fleur de cadre
HAAG Christian, Nombre 7 éditions, 2026, 172 p.
Ils sont rares ces récits qui font parler des enfants placés par l’aide sociale à l’enfance. Ce troisième livre de Christian Haag s’y emploie avec bonheur, transmettant aux adultes un message essentiel.
Après avoir raconté son vécu d’enfant placé (« le murmure des démons »(1)) et son expérience professionnelle (« Dans les sillons du quotidien (2)), Christian Haag s’essaye ici à la fiction.
Inspiré de son expérience tant personnelle que professionnelle, il met en scène trois personnages. Rémi d’abord, un garçon de 8 ans, placé sur décision judiciaire dans une maison d’enfants à caractère social. Sylvie, ensuite, une maîtresse de maison, en reconversion pour devenir éducatrice spécialisée, qui tient quotidiennement un carnet, notant au jour le jour des évènements plus ou moins heureux dont elle est témoin. Le troisième acteur de l’histoire, c’est l’équipe éducative avec ses différentes personnalités.
Nous voilà plongés dans un récit à hauteur d’enfant. Rémi raconte son quotidien, ses joies et ses peines. Il décrit surtout les personnalités des éducs qui l’accompagnent lui et les autres enfants de son groupe. Certains sont sympas, rient souvent et les respectent, même quand ils les punissent. Ils sont attendus avec impatience et plaisir.
Mais d’autres se montrent bien moins sympathiques. Ils crient, malmènent, rudoient. Leurs comportements sont craints. Leurs réactions sont prévisibles : pour un oui, pour un non, ils sévissent. Leur tour de service dans le planning est épié avec hantise. Les enfants leur ont donné un surnom méprisant « éducloup » et « éduclouve » !
Ce qui est en cause ici, ce ne sont pas les agressions physiques et sexuelles. Mais la violence éducative ordinaire de ces postures banales, mais si redoutables pour ces enfants vulnérables. Les maltraitances antérieures qu’ils ont subies perdurent et se prolongent sous une autre forme bien plus insidieuse au sein même d’espaces qui devraient au contraire les en protéger.
Le récit est crédible. Les situations décrites sont réalistes. On les voit, on les entend, on les perçoit ces enfants. L’auteur les côtoie au quotidien. Il sait de quoi il parle. Ce qu’il met en scène nous plonge dans le quotidien d’un foyer, avec les ressentis et les émotions de celles et ceux qui l’habitent. Il a réussi à percer à jour ce que certains aimeraient tant dire aux éducs.
Le langage enfantin est reproduit avec ses fautes et maladresses ? On s’y habitue très vite, celui employé par les adultes apparaissant en comparaison comme trop souvent bien plus compliqué. Les bêtises semblent facétieuses ? Elles symbolisent le droit absolu des enfants à en faire, comme une constante universelle de leur âge. Certaines sanctions semblent disproportionnées ? On est là au cœur de l’arbitraire d’adultes qui punissent, pour se donner de l’assurance et renforcer leur autorité.
Et puis, il y a ce carnet qui reçoit les remarques et commentaires d’une salariée occupant un poste de gestion au cœur de la vie quotidienne. Il dit tout ce qui ne peut se dire. Tout le monde dans ce foyer semble aveugle, sourd et muet face aux actes qui devraient pourtant faire réagir et parler. Notamment dans ces réunions d’équipe, si bavardes qu’elles passent parfois à côté de l’essentiel : la protection, la sécurité et la bienveillance à apporter aux enfants.
Il faudra un oiseau blessé recueilli par Rémi et ses copains-copines et une lettre qu’il glisse dans ce fameux carnet découvert par inadvertance, pour tout faire changer. Je ne vais quand même pas spoiler ces deux moments forts, que je laisse le plaisir au lecteur de découvrir. Plein d’émotion et d’optimisme, ils ouvrent sur l’espoir et la transformation.
Après avoir commencé et terminé son livre par des apports plus conceptuels, Christian Haag s’interroge avec pertinence : « c’est peut-être moins les enfants qui ont besoin d’être « redressés » que les adultes ». Cet écrit n’est pas là pour mettre en accusation, condamner ou stigmatiser. Mais plutôt pour faire réfléchir et s’interroger sur des pratiques quotidiennes trop souvent reproduites à l’identique sans qu’elles ne soient jamais questionnées.
Car, qui peut prétendre n’avoir jamais manqué de patience, réagi d’une manière inadéquate ou avoir mal répondu ? Ce qui compte, c’est bien la capacité à se remettre en cause, en mesurant ses propres fragilités, limites et dérapages. C’est ce que ce livre nous invite à faire. Que l’auteur soit remercié d'avoir écrit cette fiction, pour les enfants et pour nous les adultes...
(1) https://tremintin.com/joomla/livres/action-sociale-et-educative/protection-de-l-enfance/4073-le-murmure-des-demons