Le processus éducatif - La construction de la personne comme sujet responsable de ses actes

Jacques MARPEAU, érès, 2000, 240 p.

Jacques Marpeau, qui dirige le service de formation continue de l’IRTS de Paris Ile de France, nous propose ici un ouvrage issu d’une thèse de doctorat qui mérite l’attention et l’intérêt de tout professionnel de l’éducation. Son ouverture d’esprit, la clarté de ses concepts et la précision de son style valent qu’on s’y attarde. L’auteur se positionne d’emblée hors de toute chapelle, en affirmant qu’aucune théorie satisfaisante ne permet d’unifier la pratique de l’éducation spécialisée. Les disciplines dont elle s’inspire (psychologie, psychanalyse, sociologie, droit, économie, pédagogie etc…) ne constituent pas dans leur juxtaposition un ensemble explicatif, ni une cohérence de références suffisamment pertinentes. D’autant que chacune d’entre elles isole un aspect de la réalité dans une hétérogénéité concurrente et non complémentaire, et s’enferme dans ses propres analyses en ignorant les autres regards portés sur le même objet. « La complexité du vivant suppose l’imprévisibilité de l’advenir et la prise en compte de processus non totalement maîtrisables » (p .28) Il ne reste plus qu’à opter pour une approche multiréférentielle qui choisit, dose et hiérarchise l’appel fait aux multiples disciplines existantes et ainsi constitue un dispositif théorique qui soit le plus adapté à la complexité et à l’hétérogénéité de l’objet à observer. Fort de cette démarche, l’auteur plonge dans ce processus éducatif qui se banalise quand il réussit au point de disparaître de la conscience de celles et de ceux qui l’agissent au quotidien et de ne réapparaître que dans les moments de dysfonctionnements insupportables. On a coutume d’affirmer que le travail de l’éducateur passe par l’attribution de sens aux situations dont il est témoin. Or, si chaque usager déploie des stratégies relationnelles à plusieurs niveaux, il faut éviter de limiter la compréhension de ce qu’il veut exprimer à un seul de ces niveaux. D’où la nécessité de mettre en oeuvre de multiples modes d’observation pour construire différentes approches que l’équipe a justement la responsabilité de placer en conflictualité. A cela se joint la nécessité de mesurer son degré d’implication dans la situation. S’impliquer (s’engager dans une place choisie) se distingue alors d’être impliqué (être pris sans le savoir et sans pouvoir se dégager). « La professionnalité de l’éducateur exige une double capacité : construire une intelligibilité des comportements d’autrui dans des situations complexes, comprendre ses propres comportements spontanés et s’en distancier » (p.66) Autre registre de la profession, celui de l’intervention en temps de crise. La conduite à adopter dépend de la façon dont on vit cette situation. Si celle-ci est perçue comme avant tout une perturbation néfaste à l’équilibre du sujet, il faudra chercher à en minimiser les effets. Par contre -et l’auteur en est convaincu- si elle est considérée comme un processus ordinaire à tout développement du vivant et une étape à sa réorganisation alors il s’agira plutôt de l’accompagner « Ce ne sont pas l’ordre et le calme apparents qui sont recherchés dans une telle traversée, c’est la mise au travail de la construction du sujet au coeur de sa difficulté » (p.74) Autres thèmes fréquemment évoqués dans le secteur éducatif, ceux de la frustration et de la toute-puissance de l’enfant. Jacques Marpeau rappelle comment l’incapacité d’assumer cette frustration conduit soit au passage à l’acte, soit à la simulation. On ne peut l’accepter qu’à condition qu’elle soit perçue comme un investissement en vue d’un bénéfice ultérieur escompté. C’est donc un travail de défusion à l’égard de l’immédiateté de la satisfaction auquel il faut confronter le sujet. Mais, c’est aussi en permettant une gratification partielle et réelle que l’éducateur peut amener le sujet au renoncement à une gratification totale, réelle et illusoire. Quant à la toute-puissance, elle ne peut s’estomper qu’au travers d’une expérience suffisamment gratifiante permettant au sujet de tester son pouvoir de transformation de la réalité. L’apprentissage de la faculté de choisir joue alors un rôle essentiel : se représenter les multiples possibilités, se projeter dans celles-ci, les hiérarchiser en fonction des finalités de ses intentions, évaluer les bénéfices possibles, comparer, préférer, renoncer, décider, s’engager et assumer les conséquences prévues et imprévues ... l’ensemble de ce processus permet de passer d’une place où l’on est assujetti à des forces internes et externes qu’on tente de renverser parfois dans une illusion de toute-puissance à une place de sujet interagissant sur la réalité. Il en va de même pour l’échec et l’erreur qu’on ne doit pas hésiter à réinvestir comme autant de tâtonnements d’une démarche expérimentale qui permet à la personne de progresser dans son appréhension de la réalité et son apprentissage de la conduite en société. L’auteur s’intéresse aussi au concept de socialisation qui, pour lui, s’appuie sur une ambivalence fondatrice : chacun a besoin de se sentir à la fois identique et différent des autres. C’est l’alternance de ces deux dimensions qui permet de se faire une place tout en faisant une place à l’autre. « II faut à une personne l’expérience forte de la sollicitude de l’environnement à son égard pour pouvoir accéder à la sollicitude envers autrui » (p.133) Le professionnel mesure lui-même ce rapport à l’autre dans le comportement qu’il adopte face à l’usager. Traditionnellement, il revendique « la bonne distance » qui lui évite tout envahissement fusionnel. Mais cette fameuse distanciation peut aussi passer par l’acceptation des projections affectives de l’usager. Winicott ne proposait-il pas à propos de la relation mère-enfant le paradoxe de la séparation qui passe par un fort attachement préalable ? Au final, Jacques Marpeau explique que le sujet est soumis à différentes captations qui tendent à l’enfermer et à le soumettre.  Son autonomisation signifie qu’il s’en émancipe en s’autorisant comme auteur et acteur de son avenir. Pour y arriver, il a besoin de s’appuyer sur des personnes fiables, consistantes et capables d’assumer ses défaillances en lui permettant de vivre des attachements et identifications différentes, des identités multiples et des passages d’un cadre à l’autre.

 

Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°569 ■ 22/03/2001