Les émotions fantômes
SALANVILLE Dominique, Éd. Berangel, 2026, 164 p.
Infirmier psychiatrique, Dominique Salanville n’a cessé d’écrire pour parler de cette psychiatrie à la dérive qui cède progressivement aux sirènes de la médecine organique au mépris de la parole et de la rencontre.
Seules les preuves obtenues par l’imagerie et les résultats des analyses biologiques semblent dorénavant avoir droit de cité. Il n’est plus temps de se tenir au chevet du patient pour écouter, entendre et recevoir. Ce qu’il faut c’est de la rentabilité, de la productivité et de l’efficience. Il n’est plus question d’aller à la rencontre de l’autre, mais de lui administrer un traitement pour supprimer les manifestations de son mal-être.
Alors, l’auteur a décidé de prendre son temps et de plonger longuement dans l’anamnèse de quatre situations. Non pour obtenir rapidement un diagnostic méthodique et un protocole de soins y répondant rapidement. Mais pour tenter d’appréhender, de comprendre et d’analyser ce qui fait sens dans ces âmes meurtries en essayant de percer quelques secrets du passé ténébreux qui les a conduit à leur détresse.
Avec, pour commencer, les irrémédiables dégâts que provoquent de génération en génération la carence affective. Mal aimés, les enfants peuvent s’enfermer dans des schémas de vie compliqués où l’attente d’un amour qui ne viendra pas les confronte à une reproduction avec leurs propres enfants. Hantés par les fantômes d’hier, ils ne réussissent pas à tricoter avec eux ce lien qui leur est pourtant primordial.
L’auteur continue avec le poison mortifère de cet inceste que, souvent, certaines victimes font taire au fond d’elles-mêmes. Quand la mémoire traumatique se réveille, l’enjeu est de reprendre le contrôle de la situation. Ce travail est douloureux et il demande du temps et de la patience pour rompre avec les schémas de transmission émotionnelle qui se perpétuent dans le silence familial. Déconstruire ce qui nous a marqué pour la vie et nous poursuit permet de s’accepter soi-même, d’arrêter de se taire et de s’effacer pour mieux se reconstruire.
Vient ensuite l’étrange paradoxe de ce médecin aux prises avec ses propres tourments. Prendre soin de soi permet de s’ouvrir aux autres. Admettre ses propres fragilités et ses zones d’ombre ouvre à celles de ses patients. Et ce sont les malades mentaux, les dépressifs, les schizophrènes, les paranoïaques qui peuvent parfois le permettre le mieux. « La magie du soin, c’est avant tout la rencontre de deux êtres sensibles, imparfaits, avec leurs émotions fantômes » (p.77)
Enfin, l’auteur s’ouvre à un sujet tabou : l’usage banalisé des produits stupéfiants dans les milieux médicaux. Les rythmes effrénés des études chez les étudiants, la pression du quotidien chez les professionnels, l’automédication pour faire face au stress, sont autant de circonstance venant alimenter l’addiction. Une fuite en avant comme réponse à la confrontation à une souffrance mentale des patients qui vous pénètre en permanence et qu’il faut bien, tenter de mettre à distance.
Certes, des traumatismes et des « fantômes » invisibles influencent nos comportements et nos relations. Mais, il n’y a pas de fatalité dans ces quatre vignettes cliniques précises et détaillées que l’auteur nous décrit. Juste une manière habile et délibérée de montrer qu’il est possible d’échapper à son destin, de choisir de vivre plutôt que de survivre, grâce au pouvoir thérapeutique du récit de soi et de la parole échangée.