A la trace. Enquête sur les nouveaux territoires de surveillance
TESQUET Olivier, Éd. Premier Parallèle, 2020, 269 p.
L’utilisateur lambda qui touche en moyenne 109 fois par heure son smartphone est persuadé de réussir à maîtriser cette technologie. C’est un leurre : c’est elle qui le contrôle. C’est ce que cherche à démontrer Olivier Tesquet dans un livre particulièrement percutant.
C’est ce que cherche à démontrer Olivier Tesquet dans un livre particulièrement percutant. Les réseaux sociaux dressent nos profils pour offrir à leurs annonceurs des cibles publicitaires particulièrement ajustées. Il s’agit en permanence de prédire nos comportements, en nous suivant à la trace. La compilation dans des bases de données des informations nous concernant traduisent chacune de nos expériences en signal exploitable.
La police française possède plus de 400 fichiers (elle en avait 34 en 2006) regroupant 100 millions de fiches de citoyens susceptibles de porter atteinte à l’ordre public. « Il ne s’agit plus de surveiller les fauteurs de troubles potentiels, les pauvres ou les nomades, mais d’inventorier chaque individu pour le transformer en entité mesurable. » (p. 56).
La reconnaissance faciale se déploie, généralisant et banalisant l’identification individuelle. La Chine dote déjà chacun de ses citoyens d’une note de crédit social, à partir de chacun de ces actes, chacune de ses paroles … bientôt chacune de ses pensées(?). Si nous n’en sommes pas là, nous-mêmes, la technologie est au point pour nous y soumettre.
La consultation de nos écrans est une addiction à laquelle nous ne réussissons pas à échapper. Notre libre arbitre et notre consentement se dissolvent dans la représentation numérique de soi. Le citoyen est réduit à une suite de caractères passés à la moulinette d’algorithmes publics, privés hybrides.
Les Data brokers, ces collectes et (re)ventes de méta données, s’interconnectent : chaque américain serait ciblé par 4 à 5 000 d’entre elles. Celui qui promet d’en extraire une signification s’empare de pouvoirs magiques. A l’image de ces données sur les offres d’emploi ou de logement qui peuvent être masquées au choix pour les afro-américains, les hispaniques, les handicapés musulmans ou les femmes divorcées.
Gazeuse, la surveillance est partout et nous ne la voyons nulle part. Nous n’avons rien à cacher ? Nous ne pouvons rien dissimuler. Nous ne sommes plus ni un client, ni un produit, mais une matière première dont il faut capter l’attention, pour mieux la vendre. Notre vie privée est livrée à la marchandisation numérique. Il est attendu de nous que nous nous mettions en conformité avec ce que l’on veut que nous soyons.
Certes, le défi du rééquilibrage du rapport de force avec la superstructure numérique est immense. Effectivement, nos petits gestes sont impuissants. Sans doute, nos micro-résistances sont peu à même de faire vaciller l’édifice. Mais, dans tous les cas, la moindre contre-offensive collective contre ces mécanismes insidieux qui s’emparent de nous, passe par une étape incontournable : les faire apparaître en pleine lumière. Ce que l’auteur contribue à produire, à travers ce livre.