Ce qu’est et ce que n’est pas le travail social collectif
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dans Billets d'humeur
Glanés lors d’une participation à un exercice de l’épreuve de l’intervention sociale collective au diplôme d’Etat d’assistant de service social, voilà quelques exemples de mises en situation présentées. Un service d’accueil de femmes réfugiées réunit plusieurs d’entre elles pour aborder la question des violences de genre. Un service de placement familial regroupe des familles d’accueil pour aborder l’éducation à la vie affective et sexuelle des enfants qui leur sont confiés. Un service social départemental propose à des allocataires RSA de venir assister aux spectacles de la saison du centre culturel du quartier. Un centre d’accueil de demandeurs d’asile propose à un groupe de migrants une initiation à l’appropriation du site internet de l’OFPRA. Voilà des initiatives innovantes, originales et judicieuses destinées à favoriser le pouvoir d’agir de leurs destinataires. C’est là la meilleure façon de les positionner en situation d’acteur. Mais en est-on vraiment sûr ?
Le travail social collectif possède cette particularité de placer au centre les personnes accompagnées et les professionnels en retrait. Les travailleurs sociaux suscitent, organisent, coordonnent, médiatisent, stimulent et font respecter le cadre, certes. Mais leur fonction principale est surtout de se taire. « Nous vous avons réunis aujourd’hui pour entendre ce que vous avez à dire sur vos besoins, vos envies, vos propositions. Nous allons commencer par vous écouter ». Grand silence dans un groupe habitué à recevoir des conseils, des orientations et des propositions de la part de ces experts qui ont si souvent réponse à tout. Une gêne s’installe. Mais les travailleurs sociaux présents se contentent de relancer, sans rompre l’attentisme ambiant. Au bout d’un moment, une voix se fait entendre. Ca y est, la pompe s’amorce : une seconde, une troisième, timide puis plus hardie. Cela finit par partir dans tous les sens, cela s’éparpille, cela se perd. Ce serait quand même plus efficace si les professionnels reprenaient la main. Mais non, ils font le pari d’une autorégulation. Ils se contentent de tendre des perches. Le groupe se saisit de certaines, pas d’autres. Un sens s’esquisse, des suggestions émergent, une organisation se met en place. Bien sûr c’est dix fois plus long que si les spécialistes de la communication que sont les professionnels s’en étaient emparés. Mais le résultat est le produit du groupe : imparfait, incomplet, embryonnaire. Et c’est le sien. La mobilisation pour y parvenir ne constitue pas forcément un acquis moindre que celui du but réalisé.
Est-ce vraiment ce qui s’est passé dans les illustrations proposées par les étudiantes assistantes sociales 3ème année au cours de leur session de préparation à l’examen ? Voyons voir. Les femmes réfugiées ? Elles auraient pu être sollicitées pour connaître leurs besoins et co-construire avec les travailleurs sociaux les actions qui pourraient leur être proposées ? Que nenni ! C’est l’équipe qui a décidé pour elles des thèmes qui pourraient être abordés, qui a contacté l’association tierce susceptible de leur apporter un contenu et a monté avec cette dernière le déroulement de la séance. Ces femmes sont venues assister à une formation de groupe. Elles n’ont pas participé à un travail social collectif. Le groupe d’assistantes familiales ? Elles auraient pu être sollicitées d’emblée pour échanger sur des difficultés rencontrées, choisir les thématiques qu’elles voulaient aborder et les intervenants extérieurs à inviter en fonction de leurs besoins. Que nenni ! C’est l’équipe qui a décidé pour elles des thèmes qui pourraient être abordés, qui a contacté l’association susceptible de leur apporter un contenu et monté avec ce partenaire tiers le déroulement de la séance. Ces assistantes familiales sont venues assister à une analyse de pratique collective. Elles n’ont pas participé à un travail social collectif. Les allocataires RSA invités à s’investir dans la culture ? Ils auraient pu être sollicités d’emblée pour parler de leur pratique culturelle, pour choisir les spectacles auxquels ils voulaient assister et concevoir comment y participer. Que nenni ! C’est l’équipe qui a décidé pour eux du programme qui leur serait proposé, en coopération avec la directrice du centre culturel. Ces allocataires sont allés assister collectivement à des spectacles. Ils n’ont pas participé à un travail social collectif. L’appropriation du site de l’OFPRA ? Les difficultés auraient pu être décrites lors d’une séance initiale et les migrants ayant réussi à le maîtriser être sollicités pour initier ceux qui n’y parvenaient pas. Que nenni. C’est l’équipe qui a concocté le déroulement de la séance, en choisissant la méthodologie, la composition du public et les travailleurs sociaux experts en informatique les plus à même de donner les bonnes explications. Ces migrants ont participé à un stage informatique en groupe. Ils n’ont pas été impliqués dans un travail social collectif. Les effets pour ces quatre publics n’en ont pas moins été positifs pour eux. Mais ce n’aura pas été du travail social collectif.
Décidément qu’il est difficile de sortir d’une relation top-down, de renoncer à son pouvoir descendant et de mettre en œuvre le savoir expérientiel des usagers. Trop souvent, le travail social collectif est confondu avec un regroupement collectif au cours duquel sont délivrées une information, un savoir ou des exercices de mise en pratique. Nous sommes quand même très loin, sur le terrain, de cette démarche qui consiste à favoriser une prise du pouvoir d’agir par des usagers qui sont en capacité de s’en emparer pourvu qu’il leur soit laissé la possibilité de le faire ! Je renvoie au reportage que j’avais réalisé sur une initiative exemplaire à Saint Nazaire (44). Un groupe d’allocataires RSA avait initié un atelier d’écriture, puis une pièce de théâtre, en participant de bout en bout au choix du thème, des partenaires tiers sollicités et du déroulement de leur action : https://tremintin.com/joomla/reportages/en-pays-de-loire/3739-ca-commence-toujours-par-un-cafe Pour revenir à nos étudiantes, conseil leur a été donné dans le paragraphe « prise de recul » de leur épreuve certificative d’expliquer ce qui aurait pu se faire.