Quand le mieux est l’ennemi du bien

Gabriel est un enfant atteint de troubles du comportement. Il est scolarisé en CE1. Ses interactions sociales sont perturbées au point de rendre sa présence en classe intenable. Pris dans un tourbillon d’angoisse, il peut se lever à n’importe quel moment de la journée pour jeter à terre les affaires qu’il a sur sa table, renverser sa chaise, faire tomber les étagères plaquées au mur. Il lui arrive même de s’attaquer aux autres élèves. Il a bénéficié de la présence d’une aide à la vie scolaire. Non seulement celle-ci n’était là que quelques demi-journées par semaine, mais trois d’entre elles se sont succédé, épuisées de ne pouvoir contenir l’enfant. C’est l’enseignante qui le fait, enfermant dans ses bras un Gabriel se débattant et tentant de la mordre, jusqu’à ce qu’il s’apaise. L’inspecteur de circonscription lui a proposé comme seule solution … d’appeler le SAMU ou de se mettre en arrêt de travail !

Manifestement, cet enfant n’est pas à sa place dans une classe ordinaire. Sa présence dans cette école le confronte à une grande souffrance, bouscule le groupe classe, met en danger les autres enfants, menace la santé psychique de l’enseignante. L’inclusion appliquée ainsi est un échec douloureux pour tout le monde.

Comment cela pourrait-il se passer ? Une scolarisation partielle et progressive, accompagnée d’un(e) professionnel(le) formé(e), en partenariat avec un Institut médico-éducatif, s’ajustant mutuellement en fonction de l’évolution de l’enfant.

Qu’en est-il dans la réalité ?

Les aides à la vie scolaire reçoivent une généreuse formation de 140 heures, leur présence auprès des élèves en grande difficulté ne couvrant pas la plupart du temps un temps complet (malgré les préconisations de la MDPH).

Les listes d’attente, fortes de 11 000 enfants pour obtenir une place en Institut médico-éducatif (IME), imposent un délai pouvant aller jusqu’à plusieurs années avant d’envisager une admission. Au nom de la politique d’inclusion dans les établissements scolaires, l’ouverture de nouvelles places est bloquée, alors même que dans le même temps les unités localisées pour l'inclusion scolaire (ULIS) ne peuvent absorber les élèves identifiés à besoins spécifiques.

Quant à la préparation des enseignants pour l'accueil d'enfants à besoins particuliers, elle ne dépasse pas vingt heures en formation initiale et un à deux jours en formation continue. Les 360 000 élèves concernés font face à des professeurs des écoles qui agissent comme ils le peuvent, sans savoir forcément comment s’y prendre.

Autant dire que des Gabriel, il y en a et il va y en avoir beaucoup. Tous les enfants porteurs de handicap ne sont bien entendu pas dans cette situation. Des inclusions réussies cela existe un peu partout et c’est plutôt réjouissant. Mais si la politique passée du tout-IME a montré ses limites, celle du tout-inclusion n’est pas moins contre-productive, s’avérant potentiellement maltraitante à l’égard des enfants concernés, des autres élèves, mais aussi des enseignants. A quand l’attribution d’un budget répondant à ces besoins ? La priorité d’aujourd’hui est à l’arrosage par milliards de nos entreprises pour stimuler leur compétitivité et aux marchands d’armes pour préparer la guerre. L’avenir s’obscurcit de plus en plus.