Journal d’une démago audacieuse
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Carte blanche aux tribulations d’une assistante sociale de rue - Journal d’une démago audacieuse
Cher Journal, quel début d’année exaltant ! Je me suis plongée dans une lecture réconfortante, poétique et apaisante. Enfin, autant que peut l’être le récit d’une incarcération ! Mon mentor, mon phare dans le brouillard, celui qui m’a enseigné l’art subtil la politique, a publié son chef d’œuvre carcéral. Sa prose m’a grandement inspirée ! C’est donc tout naturellement que j’ai décidé de partager les dessous de ma campagne municipale, qui me sacrera Reine de la capitale de notre pétulante démocrachie. Pour la postérité, la plèbe mérite bien ce témoignage historique !
Maire d’un arrondissement cossu, je me réveille, chaque matin, émerveillée par la vue imprenable d’un monument emblématique, qui symbolise phalliquement notre chère démocrachie virile. Par sa grandeur, il me rappelle aussi l’unique Président de mon cœur. Ce panorama inestimable encourage ma plume à noircir tes pages. Tu m’as généreusement été offert par notre pitoyable Président actuel. Grâce à ma fausse dévotion, il m’a propulsée ministre de la Culture. Oui : la culture ! Qui mieux que moi, experte en selfies et soirées mondaines, pour incarner l’âme artistique de la Nation ? Je suis une véritable renarde qui flaire toujours les bons coups, un être digne des enseignements fallacieux de son professeur particulier. Bientôt l’élève surpassera le maître et esquivera la geôle !
Ah cher journal, parlons d’une récente frasque, presque passée inaperçue. Preuve discrète de ma fourberie. Pour ta complète information, le concert d’un orchestre israélien devait se tenir dans la plus grande salle de spectacle de notre capitale. Ce lieu d’innovations musicales et de partage culturel, est financé amoureusement, par mon Ministèroyaume. Contexte tendu, guerre qui gronde, islamo-gauchistes en émoi et moi, héroïne de la liberté culturelle, j’ai maintenu l’événement. Et ce, malgré la polémique et des demandes d’annulations justifiées. J’ai enfin pu exercer mon pouvoir ministériel, sans vergogne ! Imposer à tous mon autorité si franche et naturelle, est une petite mort en soi. Bon, je te l’accorde, il y a eu quelque cris et pancartes levées… Rien qui ne puisse être balayé par communiqué de bonne presse. Je me suis gargarisée de ce pouvoir ! Une expression dit : « Le riche songe à l'année future, le pauvre au jour présent ». Une véritable doctrine pour moi, de fait, soutenir ceux qui tiennent les ficelles de la bourse, c’est l’art machiavélique suprême ! Et moi, je suis une artiste.
Maintenant cher Journal, abordons sans fantaisie, mon rêve ultime : trôner avec panache et mépris sur notre tendre capitale ! Depuis des décennies, je m’investis, sans relâche et avec grâce, à toutes sortes de manigances et de réseautages prolifiques. Et récemment : l’information qui a illuminé ma vie ! Annie, mon p’tit chat, va prochainement libérer son siège tant décrié. Une opportunité que j’attendais malicieusement depuis des années. Enfin, investie du plein pouvoir électrisant, je m’appliquerai à l’exercer avec la délicatesse d’un camion benne – tel que ceux conduits par mes providentiels éboueurs / électeurs de caniveaux. Sans l’odeur nauséabonde de ma pourriture, il en va de soi.
Rolex au poignet, ambition en visière, garde-robe scandaleusement enrichie avec dévotion et sur le dos de mes concitoyens, je suis PRÊTE !
Tiens comme nous parlons chiffons, je pense à cette pauvre consœur des Champs-Elysées. J’ai d’innombrables tuyaux à lui revendre pour qu’elle puisse éto(u)ffer son dressing. Ses déclarations sur les coûts publics dérisoires de sa vêture médiocre, sur une chaine d’information nationale de surcroit, ont soufflé sur les braises dévorantes de sa profonde et insoutenable humiliation. Encore, si elle avait déblatéré ces ignominies indécentes et choquantes – par leurs montants prolétaires –, sur une chaine publique, j’aurais pu licencier à la volée certains journalistes incompétents. Cela lui aurait épargné cette vague d’inconsidération vertigineuse prospérée par ses semblables. Cette malheureuse langue irréfléchie ! Elle aurait dû la tourner 7 fois dans sa bouche plutôt que l’autoriser à se répandre dans cette émission. Ce temps d’antenne porte effrontément ses velléités de diffusions, d’ensemences ou de propagations, de l’absolue nécessité d’un ordre financier supérieur. Précisément, Cher Journal, nous défendons, avec ardeur et hardiesse, nos privilèges vilipendés. Pour moi, il était évidemment impensable de sacrifier mon amitié – si pécuniairement délectable – avec ce puissant patron des communications. Son média sert si bien la cause, il est si prolifique à l’aliénation des foules qu’un mot de ma part, en tant que ministre scrupuleuse et intègre, aurait signé ma propre déchéance. Bref, le retranchement forcé de cette mairesse, inconsistante et imprudente, dans son logement de fonction spacieux et lumineux, n’est que peu d’épreuves désuètes face au parcours de Santé de mon estimé Maître.
Cher Journal, après ces mesquineries rafraichissantes, revenons à mon Sacre ! Pour réussir, je me suis entourée d’une équipe démoniaque en communication. Je vis ma plus belle vie à être filmée en immersion dans une pluralité de configurations et de quartiers, souvent infâmes, crasseux et négligés. Il faudrait y passer un bon coup de Karcher ! Pour autant, mon visage majestueux et impérial s’impose partout sur les réseaux sociaux.
Miroir, miroir, qui est la plus belle et la plus sournoise ? Oui, c’est moi !
Et puis, quelle ironie ! Moi, farouche opposante au mariage pour tous, je trinque dans des bars tenus par des hommes à la sexualité « créative ». Ces naïfs ! Ils m’ont aidée à séduire un nouvel électorat. Leçon : la politique, c’est aussi l’art de l’oubli sélectif.
Ensuite, pour prouver que je n’ai pas peur de me salir les mains, j’ai visité plusieurs campements du bas-peuple. Lieux de vie boueux, terreux, merdeux, ils représentent la fiente qui s’étale sur tout le pourtour de notre flamboyante Capitale. Tous des mécréants ces sans-abris, bien sûr. L’odeur ? Un poème dédié à la décadence baudelairienne évidemment. Néanmoins mon incommensurable dégoût est resté aux pieds de la caméra qui, elle, a su me rendre divine dans cette comédie.
Volontairement, j’ai présenté ces lieux comme des zones de non-droits. Oui bon, j’ai un peu menti… mais instiller la peur, c’est la base ! La peur est mère nourricière de fougueux élans sécuritaires. La sécurité, c’est la clé du pouvoir suprême ! Mon infaillible modèle excellait dans ce domaine : il répondait à l’effroi par une dureté exubérante de son bras armé.
Moi aussi j’ai mes armes : influence et vidéos virales.
Cher Journal, propage maintenant ce vent de douce sournoiserie, qui pour ma part, me transcende dès que je joue à mon sport fétiche : la démagogie. Une discipline olympique à démocratiser, si tu veux mon humble avis.