Populisme décoiffant

Carte blanche aux tribulations d’une assistante sociale de rue

Populisme décoiffant

Dernièrement, l’un de mes petits tracas insignifiants est de trouver un salon de coiffure, de proximité, qui ne facture pas des sommes astronomiques. Oui, car les nœuds dans mes cheveux, me font doucement glisser vers un look d’éduc dreadeux. Aussi, depuis dix ans que j’écume Paris et ses salons de coiffure, j’ai déjà vécu trop de moments absurdes : proposition de « gang bang » en arrière-boutique ; teinture qui transforme mon brun chatoyant en roux/blond ; visagiste au tarif exorbitant qui ne coupe que quelque pointe de cheveux ; etc. Bref, je navigue de déception en déception.

Grâce à Google, j’explore les possibilités sur ma commune de « Seine-Saint-Denis Style » (1) car je suis certaine d’y trouver une petite bicoque sympathique et dans mon budget. Je me dirige naturellement vers un établissement, dont l’intitulé est un simple prénom et non pas un mauvais jeu de mot, tel que « Sam Décoiffe ». Pour moi, il s’agit déjà d’un gage de simplicité.

Lorsque j’arrive au rendez-vous prévu, je découvre un petit espace cosy. La coiffeuse, à l’épaisse chevelure blanche, s’active autour d’un client. Le petit écran diffuse une émission de téléréalité absurde. Un petit Yorkshire vient me saluer, avant de retourner, paisiblement, dans son panier. Le client, vieil homme qui se déplace difficilement, ne paie rien d’autre qu’un pourboire de piécettes, insérées une à une dans une tirelire. Charmée, je me dis que j’ai peut-être enfin trouvé ce qui me convient.

Après un rapide shampoing, je m’apprête à perdre plusieurs centimètres de lourde chevelure. La coiffeuse, armée de ses ciseaux, commence à échanger sur notre petite ville. Rapidement, elle s’offusque de la capitale qui n’est plus praticable en voiture car le coût du stationnement est exorbitant. Avec humour, je relève que le prix du carburant l’est tout autant. Immédiatement, elle enchérit avec la fermeture de nombreux commerces qui, selon elle, est due à la perte d’une clientèle de banlieues, faute de stationnement accessible.

Voyant venir la monstrueuse divergence d’opinion, je l’informe, avec sympathie, que je suis assistante sociale à la Ville de Paris. Néanmoins, je tais mon contentement des dernières élections municipales. J’espère ainsi couper court à tout débat politique. D’ailleurs, je détourne le sujet et lui demande comment elle tient, physiquement, dans cette profession aux postures corporelles éreintantes. Avec vigueur, elle expose que son corps commence à lâcher. Dans une suite logique, je la questionne sur le délai avant sa retraire. Quelle erreur de débutante ne fais-je pas là !

Elle explique alors qu’elle a 66 ans et travaille depuis 50 ans. Elle confie qu’elle arrête l’école à 12 ans et y retourne 3 ans plus tard, pour apprendre la coiffure. Propriétaire de son petit salon et travailleuse indépendante depuis plus de 30 ans, lorsqu’elle fait sa première demande de retraite, l’estimation de sa pension s’élève à 600€. Elle poursuit alors son activité pendant deux années supplémentaires, ce qui lui permet d’obtenir 800€ mensuels. Malgré sa retraite actuelle, elle continue à travailler 10h par jour, accompagnée de Choupi, son chien. De mon côté, je trouve quand même bien triste que les petits entrepreneurs, dont le métier use le corps de manière précoce, se voient si peu récompensés pour une vie de labeur.

Ignorante de mon dilemme, elle poursuit son bavardage. A certaines de ses paroles, je me braque et effectue instinctivement des mouvements de tête, aussitôt stoppés par ses mains expertes. Elle disserte :

  • « Les gens au RSA gagnent 1200€ par mois et profitent du système, alors qu’ils pourraient se mettre à travailler, comme je l’ai fait».

Ici, je lui indique gentiment que le RSA s’élève à environ 600€ et que seulement une petite minorité « profite du système ». Grossièrement, je lui décris ensuite mon quotidien professionnel où je rencontre des personnes à la rue, bénéficiaires de minimas sociaux, qui présentent des parcours de vie complexes. Je lui précise que beaucoup sont en souffrance psychique. Elle me demande de répéter car elle ne comprend pas. Je reformule avec « troubles psychiques ». Elle ne comprend toujours pas. Alors, je prononce les mots « pathologies psychiatriques ». Elle percute enfin et après une légère hésitation, elle reprend :

  • « Et aussi, tous ses étrangers ! Il faut fermer nos frontières, nous n’avons plus la capacité de les accueillir !».

Diantre, fichtre et mazette ! Voici le discours fasciste que je redoutais tant ! Lorsque cette phrase, stéréotypée de l’extrême droite, résonne dans la pièce, je suis convaincue de ne jamais revenir dans ce salon.

Discrètement, je l’observe à travers le miroir, avec ses ciseaux bien en mains et au-dessus de ma tête. Lâchement, je décide de préserver ma future coupe. Malgré tout, avec douceur, je lui rappelle que notre passé colonialiste n’y est pas pour rien, que pour beaucoup, le parcours migratoire ne s’arrête pas à Paris, simple étape pour Calais, avant de tenter la traversée morbide de la Manche. Je lui expose aussi les profils de personnes qui travaillent et dorment pourtant dehors. Je clos cet échange par un sulfureux « et aussi, toutes ces guerres… ».

Lorsqu’elle termine ma coupe, je suis satisfaite du résultat et accepte qu’elle ait œuvré au mieux, pour répondre à mes exigences. De son côté, sans doute m’assimile-t-elle à cette catégorie de population qui gentrifie sa ville, à ces gens de classe supérieure qui ne parlent pas le même langage. Quand bien même, alors qu’elle m’annonce le prix de 20€, à payer en Cash, j’ajoute un billet de 5€ à la note et l’invite à prendre soin d’elle.

Jamais jusqu’ici, je ne me serais imaginée être magnanime avec l’extrême droite. Les déviances actuelles m’horrifient bien trop. Seulement, à cet instant, je la plains et reconnais qu’elle appartient à une classe qui s’appauvrit progressivement, sans recours possible. Cible idéale de l’extrême droite, elle est tristement manipulée. Comment la condamner ?

C’est pourquoi, fâcheusement contre le populisme extrémiste, j’y retournerai certainement afin de parsemer des petites graines d’une réalité éloignée de ses représentations.

 

(1) Chanson de Suprême NTM ‧ 2007

 

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