Vaginay Denis - Sexualité des handicapés

Vivre une sexualité de droit commun

Denis Vaginay en appelle à un vécu ordinaire de la sexualité chez les personnes avec handicap.
 
Est-ce aux familles de se charger de l'éducation sexuelle de leurs enfants porteurs de handicap, comme on l'entend si souvent affirmer ?
De fait, beaucoup de familles se sentent très mal à l'aise. Mais, les enfants sont tout autant gênés d'entendre leurs parents leur parler de sexualité. Cela peut très bien se comprendre. Ce sont les parents qui prennent soin du corps de leur bébé en faisant sa toilette. Se crée alors un ressenti de plaisir partagé qui participe de la construction de l'identité de l'enfant et de son narcissisme. Progressivement, les parents sentent qu'il leur faut s'éloigner de ce corps. Aborder la sexualité, c'est le convoquer à nouveau alors que l'éducation a appris à le mettre de côté, c'est reproduire l'excitation archaïque vécue dans les premières années. C'est pourquoi, il ne me semble pas que les parents soient les mieux placés pour aborder cette question.
 
Les professionnels donc légitimes à le faire, sont tentés de s'adresser des experts extérieurs à l'institution...
Cela peut bien sûr être utile de faire appel à des compétences externes. Mais, seulement en complémentarité avec les personnes présentes au quotidien qui sont plus à même d'assurer la disponibilité de l'écoute et l'aide à la sexuation des enfants et adolescents. C'est à chaque instant qu'il faut se montrer en capacité d'accueillir ce qui peut survenir et de répondre tant aux demandes d'informations qu'à l'excitation qui peut surgir. Spécialiser cette réponse présente le risque de dédouaner les autres professionnels de leur responsabilité en la matière et de provoquer le sentiment chez les enfants que toute question n'est pas bonne à poser à n'importe qui. Car l'être humain est sexué de la naissance à la mort et du matin jusqu'au soir, pas seulement le temps de l’intervention sur la sexualité. En matière de sexualité, on ne transmet pas tant ce que l'on sait, mais ce que l'on est, à travers son témoignage indirect, y compris par l'expression de la gêne et du trouble que la situation ou la question provoque en soi. De même, on est trop souvent en attente d'outils miraculeux. Quand ils sont trop explicites ou trop pédagogiques (poupée sexuée, godemiché, manège enchanté...), ils peuvent être utilisés comme des fétiches et servir à éviter de parler simplement de la réalité du sexe « pour de vrai » avec lequel chacun doit faire. Leur utilisation risque alors d'être contre productive. Les outils utilisables, innombrables dans l'environnement actuel, prennent tout leur sens dans un échange où chacun est reconnu, comme une vérité première, comme un être sexué, depuis toujours, par sa conception et par son accueil dans le monde symbolique de la relation.
 
Comment réagir face à l'érection d'un usager au moment de sa toilette ?
Pendant longtemps, les uns se détournaient très gênés, les autres éclataient de rire, les troisièmes tenaient des propos blessants. Aujourd'hui, les équipes évoluent quant aux réponses à apporter. est bon de différencier les causes : situation réflexe ou découverte de son corps par un adolescent, par exemple ? Dans tous les cas, il vaut mieux reconnaître ce qui se passe, en le nommant et en le commentant positivement. Cela peut aider la personne, d'autant plus qu’elle connaît mal son schéma corporel. On peut ensuite exprimer sa gêne : «  je constate que tu es excité. Je préfère te laisser quelques instants dans ton intimité. Je reviendrai quand tu seras apaisé ».
 
Il peut aussi arriver qu'un usager tombe amoureux d'un professionnel ...
Là aussi, il faut parler clairement: « tu aimerais que je réponde à ton avance. Mais je ne le peux pas. D'abord parce que je n'en ai pas envie. Ensuite, parce que cela ne fait pas partie de mon travail. » Signifier à l'usager qu'on ne sera pas son partenaire ni affectif, ni fonctionnel, c'est s'adresser à lui dans son humanité. Certains intervenants craignent de blesser la personne accompagnée, en lui disant qu'ils n'ont pas de sentiment amoureux envers elle. Pourtant, ils le font bien dans la vie de tous les jours quand ils sont l'objet d'avances mais auxquelles ils n'ont pas l'intention de donner suite. Pourquoi agir différemment avec des personnes porteuses de handicap, alors qu'elles relèvent du droit commun ? Ce à quoi elles peuvent accéder et la manière de le faire relèvent de l'éducation, des codes sociaux, etc. mais pas du bon vouloir des accompagnateurs. Autrement dit, elles ont les mêmes droits et les mêmes devoirs que tout un chacun.
 
Quelle attitude adopter quand on est confronté à des jeux sexuels entre enfants ?
on pense trop souvent que ces jeux ne sont pas permis. En fait, on ne trouve nulle part de précisions de la sorte. Tout le monde a à peu près admis l'existence de la sexualité infantile. Mais, bien peu en supporte les manifestations. La seule limite qui soit inacceptable, c'est la contrainte. Une fois posée cette interdiction absolue, nous n'avons pas à fonctionner sous un régime d'autorisation. Nous n'avons pas à fournir un mode d'emploi, mais à laisser des espaces d’intimité compatibles avec des expériences, et la découverte des possibles, en faisant confiance à la capacité intrinsèque à se construire, y compris chez des êtres avec handicap.
 
Denis Vaginay est docteur en psychologie clinique et exerce en institution, en cabinet et comme formateur.

 

Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°1187 ■ 09/06/2016