Vauchez Jean-Marie - 50 ans du diplôme d'éduc

Cinquante ans sous le signe de la continuité des valeurs

Entre changements objectifs et impressions subjectives pas toujours vérifiées, Jean Marie Vauchez, président de l’Organisation nationale des éducateurs spécialisés (ONES), dresse un état des lieux de l’évolution, de l’actualité et du devenir de la profession d’éducateur spécialisée.

Cinquante ans après la création du Diplôme d’État d’Éducateur Spécialisé la profession a-t-elle changé ?
Quand je replonge dans « Les éducateurs aujourd’hui », l’ouvrage issu des États Généraux organisés par Lien Social en 1992, j’ai le sentiment de retrouver une grande continuité dans les débats de fond. Le fil rouge qui mène des éducateurs de jeunes inadaptés des années 1940 aux éducateurs spécialisés des années 2010, c’est la relation éducative qui constitue un véritable marqueur identitaire: s’adresser à chaque personne dans sa spécificité comme un être singulier et identifier ses besoins pour y répondre d’une manière individualisée. On pose parfois la question : en quoi l’éducateur spécialisé est-il spécialisé ? Ce n’est pas le professionnel qui est spécialisé, mais l’éducation qu’il dispense en l’adaptant aux difficultés particulières de la personne qu’il accompagne.
 
Pensez-vous, comme on l’entend souvent dire que le public que nous accompagnons est de plus en plus dur ?
Cela fait des décennies que l’on se plaint des jeunes de plus en plus difficiles. J’ai travaillé en prévention spécialisée en 1990, puis en ITEP. Je peux vous assurer que les jeunes étaient alors très violents. Aujourd’hui, ils présentent surtout des difficultés différentes, plus complexes relevant à la fois du handicap, de la protection de l’enfance et de la psychiatrie. En Maison d’enfants à caractère social, on retrouve les mêmes profils d’enfants maltraités, sans repères, issus de familles déstructurées auxquels se rajoutent des troubles psychiques. Quant aux enfants scolarisés en IME, ils sont aussi de plus en plus concernés par les problématiques d’enfance en danger.
 
Comment ont évolué les relations entre les employeurs et les professionnels ?
Pendant longtemps, on citait le chiffre de 35.000 associations qui géraient chacune une ou deux structures. Cette grande hétérogénéité était riche de sa diversité, mais aussi de la forte proximité entre le Président du Conseil d’administration, la Direction général et les équipes. Le ministère a voulu rationaliser économiquement le secteur, en imposant des regroupements et des fusions pour réduire le nombre d’associations à 3.000. L’un des effets pervers a été cet éloignement entre les professionnels de terrain et les centres de décision. On peut l’illustrer par l’application du Code du travail qui impose une pause de 20 minutes après six heures de travail consécutives. Cette règle en particulier et bien d’autres qui viennent rigidifier la gestion des horaires sont notamment ingérables lors des transferts au cours desquels on est 24 heures sur 24 avec le groupe : on ne le quitte pas pour faire sa pause ! Est-ce qu’on pourra en faire encore… pas sûr, cela dépend de la capacité de l’équipe de direction à supporter un certain risque. Malheureusement, cette règle est de plus en plus imposée dans les grosses associations par des directions de plus en plus éloignées du terrain et qui veulent se couvrir et éviter tout conflit du travail.
 
Où en est l’innovation qui est l’une des « marques de fabrique » des éducateurs ?
L’innovation est gravement menacée par le mécanisme des appels à projet imposé par la loi HPST de 2009. Autrefois, quand un nouveau besoin se faisait sentir, les équipes imaginaient une réponse et la soumettaient à l’autorité de tutelle qui la validait ou non. Dorénavant, il y a mise en concurrence des porteurs de projet. L’équipe qui a été à l’initiative d’une idée créative n’a aucune garantie d’être choisie pour l’appliquer, surtout si une grosse association postule en utilisant pour le faire des chefs de projet chargés de ces missions à temps complets. Les professionnels se trouvent donc coincés entre les restructurations en boucle et l’appauvrissement des perspectives de développement novateur. De quoi désarticuler les établissements dans leurs repères et encourager la frilosité et la routine des équipes. Or, travailler avec des publics fragiles nécessite non seulement de pouvoir s’appuyer sur un cadre serein et apaisé, mais aussi de ne pas se donner pour seule ambition de maintenir l’existant.
 
Plus généralement, y a-t-il des menaces qui pèsent sur le devenir de la profession ?
De nombreux employeurs ont, dans le seul souci de raboter les coûts salariaux, de plus en plus tendance à recruter des professionnels à bas coût. J’ai souvent constaté que plus on se rapproche de l’usager, moins on est formé. J’ai rencontré une équipe composée à moitié de personnels sans aucune qualification. L’ONES avait dénoncé, il y a de cela quelques années, le recours abusif aux « faisant fonction » sans résultats, malheureusement.  Beaucoup d’associations privilégient le recrutement de personnels les moins chers, donc les moins formés, n’hésitant pas à les placer au contact de situations les plus complexes, au risque de les mettre en difficulté. Je suis convaincu de l’excellence du travail de ces collègues, une douche donnée par un éducateur spécialisée n’étant pas de meilleure qualité qu’une douche donnée par un AMP ! Mais cet écrémage lorsqu’il n’est motivé que par des aspects financiers n’est profitable à personne, ni aux équipes, ni aux directions, ni aux usagers. Les éducateurs spécialisés peinent à trouver du travail ou se voient proposer des postes de coordinateur ou d’éducateur chef, ce qui n’est pas forcément leur choix initial.
 
Pour les cinquante prochaines années, êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste ?
Je suis inquiet du choix qui est fait du tout répressif pour répondre à la délinquance des mineurs, quand on préfère financer des Centre éducatifs fermés à 700 euros du prix de journée, plutôt que des places de milieu ouvert à 10 euros par jour. Je ne suis pas rassuré, quand je constate la médicalisation rampante des troubles du comportement, la sédation des enfants à coups de Loxapac® ou de Ritaline® permettant de faire disparaître leur symptôme au plus vite, plutôt que de réfléchir au sens qu’il peut avoir. Je suis soucieux quand j’observe la rupture de plus en plus fréquente dans la continuité de l’action éducative, à travers la multiplication du nombre de professionnels autour du même usager, chacun intervenant un temps limité. Je ne suis pas non plus très optimiste, quand je constate combien les instances officielles de concertation comme le Conseil national de protection de l'enfance le Haut conseil du travail social ou la Commission professionnelle consultative du travail social et de l'intervention sociale ne sont pas des lieux où l’on débat sur le fond et le sens de l’action éducative, mais le théâtre de guerres de pouvoir, d’affrontements entre appareils, groupes de pression et associations concurrentes. Et pourtant, je rencontre tous les jours des collègues investis de leur mission et passionnés par ce travail difficile, mais tellement riche. Dans les centres de formation, il y a des étudiants enthousiastes qui ont des attentes immenses pour leur vie professionnelle ultérieure. Régulièrement, je croise d’anciens usagers qui expriment leur gratitude d’avoir été accompagnés durant parfois de très nombreuses années.  En fait, ce dont nous aurions besoin, c’est de nous poser et de nous interroger sur la raison d’être de notre travail : le fameux « qu'est-ce que je fous là ? » de Jean Oury, afin de reconstruire une intervention globale plus cohérente et remettre le sens au cœur de nos pratiques. 

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Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°1201 ■ 16/02/2017