Armand - Séparation de fraterie

« En nous séparant, vous avez détruit notre fratrie »

Âgé de 20 ans, autonome et inséré, Armand a eu envie de transmettre un certain nombre de messages aux professionnels de la protection de l’enfance.
 
Comment avez-vous été pris en charge par la protection de l’enfance ?
Armand : J’ai été accompagné par un éducateur, toute la fin de mon adolescence et un peu au-delà. J’avais fugué de chez ma mère où cela se passait très mal, depuis plusieurs mois. J’ai dormi à la rue jusqu’à ce que je trouve une tante qui m’accueille. Elle a contacté une assistante sociale qui a fait un signalement au juge des enfants. C’est ainsi que j’ai pu être aidé. Je connaissais déjà ce que faisaient les travailleurs sociaux, car il y en avait une qui était déjà intervenu auprès de ma sœur et de mon frère aîné qui ont fini par quitter la maison pour être placés. Moi, je suis resté seul face à ma mère, sans que personne ne se préoccupe de ce que je vivais. Nous formions une fratrie unie et nous nous soutenions les uns, les autres. On avait l’impression d’être plus forts ensemble. Je me souviens de mon grand frère s’interposant un jour que mon beau-père a voulu me frapper. Dans ma tête d’enfant, il serait toujours là pour me protéger. Quand il a quitté la maison pour être placé, je me suis senti abandonné. J’ai été exposé aux sautes d’humeur de ma mère. Le collège était devenu mon refuge. Il y a certains élèves qui ont mal au ventre quand ils vont au collège. Moi, c’était le contraire. A la fin de la journée de cours, quand je voyais l’heure se rapprocher où il faudrait que je rentre à la maison, je commençais à angoisser. J’ignorais si l’accueil qui me serait fait serait agréable ou malveillant, si ma mère serait en forme ou en pleine crise. J’en veux quand même un peu à ces éducateurs qui n’ont rien vu et n’ont rien fait. C’est cela que j’ai envie de leur dire : ne laissez pas tomber le petit frère ou la petite sœur qui ne dit rien, quand vous intervenez dans une famille. Ce n’est pas parce qu’il se tait ou semble ne pas souffrir, que pour autant il va bien. Et puis, faites attention, quand vous séparez ainsi les frères et les sœurs. Cela peut provoquer une rupture à vie. Aujourd’hui, alors que nous sommes tous adultes, nous ne nous voyons plus. Notre relation a été cassée. Nous avons trop vécu de temps séparés. Nos chemins se sont éloignés. C’est trop tard, à présent.
 
Mais, vous auriez pu en parler à quelqu’un au collège ou à l’éducatrice qui passait pour votre frère ou votre soeur, à la maison ?
Armand : Vous ne vous rendez pas vraiment compte comment un enfant peut être terrorisé par sa mère. Jamais, je n’aurais osé me plaindre, par peur des représailles. Je savais ma mère parfaitement capable d’avoir un discours adapté et rassurant, quand elle se trouvait face à l’éducatrice qui passait à la maison. Dès qu’elle était partie, tout changeait. Elle pouvait se mettre dans de terribles colères. Je savais que si j’osais dire ce qui se passait à la maison, cela aurait été terrible pour moi. Déjà qu’en ne disant rien, j’étais terrifié face à ma mère, alors imaginez ce que j’aurais vécu si j’avais parlé. Et puis, c’était aussi une question de confiance. La personne à qui je me serais confié ne serait pas venue vivre à la maison pour me protéger. Je n’avais aucune garantie que ma parole serait entendue et que je serais mis à l’abri, aussitôt. J’avais l’expérience de mon frère et de ma sœur qui avaient du attendre un certain temps, avant qu’on vienne les chercher. Je savais qu’il en serait de même pour moi. Des fois, je me demande d’ailleurs ce qu’aurait été ma vie si j’étais parti bien plus tôt. Car, si ma sœur s’en est sortie, c’est beaucoup plus compliqué pour mon frère qui a connu une succession d’échecs de placements. Aujourd’hui, il ne va pas si bien que cela. Je sais bien que chacun est différent et qu’on ne saura jamais comment cela se serait passé si j’avais été placé moi aussi bien plus tôt. Mais, rien ne me dit que je me trouverais moi aussi, comme lui aujourd’hui, dans la galère. Tout ce que je sais, c’est que je ne pardonnerai jamais à ma mère ce qu’elle m’a fait. Je peux comprendre par où elle est passée et pourquoi elle s’est comportée comme elle l’a fait, elle qui a eu une enfance très difficile. Mais, cela ne l’excuse en aucun cas. Souvent, je pense à la façon dont j’éduquerai mes enfants, quand j’en aurai. Et je compare avec beaucoup d’attitudes de ma mère, en me disant, c’est sûr je ne ferai pas comme elle a fait avec moi. Je ne veux pas leur faire vivre ce que j’ai vécu. Et même si je reconnais que les éducateurs m’ont aidé, ils n’auront jamais à faire à eux, parce qu’ils n’en auront en aucun cas besoin. Je serai le père pour eux que je n’ai jamais eu. Et jamais je n’accepterai que leur mère se comporte comme la mienne.


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Jacques TrémintinLIEN SOCIAL ■ n°1201 ■ 16/02/2017