Pena-Ruiz Henri - La laïcité

La laïcité ne nie pas les différences, mais invite à les dépasser.

Henri Pena-Ruiz est philosophe de la laïcité et auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont le dernier « Dictionnaire amoureux de la laïcité » (1) a été couronné par le Prix National de la laïcité. Désigné en 2003 comme l’un des vingt « sages » à la commission sur la laïcité, c’est l’un des meilleurs spécialistes français sur la question. Il nous démontre ici combien la laïcité est un outil au service du bien commun.
 
JDA : La laïcité impose-t-elle à la religion de se limiter à l’espace privé en tant que choix intime ?
Henri Pena-Ruiz : cette affirmation est fausse. Il n’existe que deux cas où la loi pose des exigences, en la matière. Le premier ne concerne nullement la laïcité. C’est une question de sécurité. Il s’agit de la déambulation des citoyens dans l’espace public qui doivent pouvoir être identifiables. Ce n’est pas le cas avec le voile intégral. On n’autorise pas non plus, par exemple, un client à rentrer dans une banque avec une cagoule ou un casque intégral. Le second cas concerne les services publics qui, parce qu’ils s’adressent à tous les citoyens quelle que soit leur opinion, sont tenus à la plus stricte neutralité. Un enseignant dans un établissement scolaire ou une infirmière dans un hôpital est confronté à un public vulnérable et captif. L’un et l’autre ont une obligation de discrétion et ne doivent arborer aucun signe ostensible de leur croyance ou de leur non croyance. Ils sont libres d’exprimer leur opinion à titre privé, mais pas de la manifester publiquement dans le cadre de l’exercice de leur fonction dans un service public. Cette règle a été étendue aux élèves, par la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques. L’exigence est la même pour les parents qui accompagnent les sorties scolaires. Si l’un d’entre eux, non croyant, arborait un tee-shirt sur lequel serait imprimé « Dieu n’existe pas », il choquerait les croyants. Pourquoi, dès lors, admettre que les accompagnateurs croyants se présentent avec des signes ostentatoires de leur conviction religieuse qui choqueraient les athées ? La neutralité vestimentaire s’impose donc dans certaines circonstances, dans le seul souci du respect de toutes et de tous.
 
JDA : Quels sont les comportements religieux en contradiction avec la laïcité ?
Henri Pena-Ruiz : chacun a le droit de manifester ses opinions dans la limite du respect de la liberté d’autrui. Mais cela va bien au-delà de la simple religion. De nombreuses enquêtes ont démontré qu’un français sur deux est indifférent à la foi religieuse. Si beaucoup de personnes se rendent à l’église à l’occasion d’un enterrement ou d’un mariage, c’est parce qu’il y a un déficit symbolique, au sein de notre République, concernant les étapes essentielles de l’existence. Il ne faudrait pas faire de la religion le centre de préoccupation de notre société.
 
JDA : Que pensez-vous de la dénonciation de la religion musulmane accusée d’être moins compatible avec la laïcité que les autres cultes ?
Henri Pena-Ruiz : Le christianisme tel qu’il s’est imposé pendant quinze siècles, à partir de Constantin et Théodose, a fonctionné sur la même logique totalitariste que la version intégriste de l’islam. Pendant longtemps, il a stigmatisé les homosexuels ou les filles mères, en les vouant à la honte publique. Il a fallu attendre le concile Vatican 2, en 1962, pour assister à l’aggiornamento d’une église s’alignant sur les principes de la Révolution française : un individu est libre d’assumer ses choix dans sa vie privée mais se doit de respecter des règles de vie commune dans sa vie citoyenne. Aucune religion n’a le droit de s’immiscer dans la vie personnelle de celle ou de celui qui n’adhère pas à sa croyance. La religion chrétienne s’est adaptée, se centrant sur la vie spirituelle comme lui demandait déjà Victor Hugo quand il affirmait « Je veux l’État chez lui et l’Église chez elle ». Il n’en va pas différemment de la religion musulmane qui, tout comme le christianisme n’est pas une, mais multiple. Il y a un véritable abîme entre la vision éclairée de l’Islam des lumières d’Averroès par exemple et l’application littéraliste des intégristes musulmans. Il existe dans l’islam, comme c’est le cas dans le christianisme, des pratiques compatibles et d’autres qui ne le sont pas.
 
JDA : Que pensez-vous du régime en vigueur dans les départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle qui ne respectent pas le principe de la laïcité ?
Henri Pena-Ruiz : même si les écarts se sont beaucoup réduits avec le reste du territoire, grâce aux réformes sociales du Front populaire et du programme du Conseil national de la résistance, les habitants de ces trois départements sont attachés aux avantages sociaux hérités de la période historique de souveraineté allemande. Il en va tout autrement des 80 millions d’euros dédiés chaque année par la collectivité nationale, c'est-à-dire par tous les contribuables français, à y rémunérer les prêtres, les pasteurs et les rabbins. Que les croyants financent leur culte et qu’on réserve les fonds publics à des institutions d’intérêt général. Il faut donc abroger le concordat qui attribue des privilèges aux religions. Telle serait la justice. On peut faire une telle abrogation sans pour autant remettre en question les droits sociaux particuliers de l’Alsace-Moselle. Même si l’on peut expliquer historiquement cette particularité, il n’est pas cohérent qu’il y ait une loi pour cette partie du territoire qui soit distincte du reste de la République qui dans sa constitution se définit quand même comme une et indivisible.
 
 JDA : Comment permettre que puissent s’exercer les préceptes et les interdits religieux sans que cela n’entre en contradiction avec la laïcité ?
Henri Pena-Ruiz : Les préceptes et interdits religieux peuvent s’exercer librement dès lors où ils ne sont pas en contradiction avec la loi commune, fondée sur les droits de l’homme. Le voile intégral est imposé aux femmes parce qu’elles sont accusées d’attiser le désir de l’homme. Elles devraient cacher leurs cheveux, leur visage et leurs bras aux yeux des autres hommes et les réserver à leur mari. Il y a là une discrimination entre l’homme et la femme attentatoire au principe d’égalité entre les sexes. Ce qui est légalement inacceptable. L’excision du clitoris entend se fonder sur l’interdit fait à la femme d’avoir une sexualité en dehors de son devoir de procréation. Cette pratique contrevient à  la loi qui interdit toute mutilation du corps humain. Quand les témoins de Jéhovah, s’appuyant sur un verset du Lévitique, s’opposent à toute transfusion sanguine, ils violent la loi qui pénalise la non-assistance à personne en péril et l’homicide volontaire. Quand la coutume Casher ou Hallal contraint à égorger les animaux, sans les étourdir au préalable, elle respecte peut-être des prescriptions vieilles de deux milles ans mais elle contrevient à la loi qui interdit toute cruauté à leur égard. A chaque fois, ce n’est plus tant une question religieuse, qu’une exigence de respect de la loi qui s’impose à tous comme à chacun, quelle que soit sa croyance.
 
JDA : Que peut apporter la laïcité dans le vivre ensemble ?
Henri Peňa-Ruiz : beaucoup. L’un de ses principes essentiels de la laïcité tient dans la primauté de l’intérêt général sur l’intérêt particulier. Ce sont les règles partagées par tout le monde qui doivent l’emporter, sans pour autant interdire les règles d’une minorité si elles sont compatibles avec la loi commune. Ce qui est commun à l’ensemble des citoyens de la République doit être promu par la puissance publique, les particularismes n’engageant qu’une partie des êtres humains
 
 
 (1) « Dictionnaire amoureux de la laïcité » Henri Peňa-Ruiz, Ed. Plon, 2014.

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Jacques Trémintin - Journal de L’Animation  ■ n°166 ■ février 2016