Le Breton David - L'accélération du temps

Reprendre le contrôle de nos temporalités

Parmi les éléments qui jouent un rôle central dans l’accélération du rythme de nos existences, David Le Breton, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg, évoque ces nouveaux outils de communication que nous utilisons toutes et tous. Face à l’invasion d’internet et du téléphone portable, il fait l’éloge de la lenteur, promouvant le ralentissement comme une forme de résistance permettant de reprendre le contrôle de sa communication, en aménageant ces moments de déconnections qui privilégient le temps de vivre sur les temporalités imposées.

 

JDA : Pourquoi notre vie contemporaine privilégie-t-elle la vitesse ?

David Le Breton : Parmi les innombrables facteurs en jeu dans l’accélération que nous vivons depuis quelques années, il y a l’évolution technologique. Les nouveaux moyens de communication que sont les courriels ou le téléphone mobile nous rendent joignables à tout instant. Nous sommes entrés dans la disponibilité absolue, quel que soit l’endroit où l’on se trouve dans le monde. Que nous soyons en famille ou en réunion, dans une librairie à feuilleter un livre ou en plein repas, notre portable se met à sonner. Sa temporalité s’impose, indifférente à celle qui est propre aux différents espaces de notre vie qu’ils soient personnels ou professionnels. Règne la confusion entre le temps privé et intime et celui dédié au professionnel ou au public. Tous s’emmêlent dans une proximité désordonnée qui dépasse chacun d’entre nous. Nous sommes en permanence sur la brèche, prisonniers d’une urgence imposée par des temporalités qui ne sont pas les nôtres. L’accélération du changement social implique parallèlement l’obsolescence des expériences et de la mémoire, l’entrée dans une société amnésique. La vitesse ne laisse plus le temps d’enregistrer les événements, elle produit l’oubli, elle ne laisse aucune trace à la différence de la lenteur propice à l’appropriation des lieux ou des situations. Dans nos sociétés contemporaines, être soi ne coule plus de source au regard des responsabilités personnelles, sociales, familiales ou professionnelles qui ne cessent de s’accroitre et enchevêtrent leur temporalité propre. On le dit souvent : « Ah, si on pouvait m’oublier ». D’où ce désir de disparition de soi, de déconnexion.

 

JDA : Qu’apporte la lenteur à l’être humain ?

David Le Breton : La lenteur a cette vertu de nous permettre de nous réapproprier notre propre temporalité, de la personnaliser. On prend son temps, on ne laisse plus le temps nous prendre ! On est dans une reconquête de soi, le retour à l’intériorité, on se sent à nouveau vivant. On s’autorise la méditation, la contemplation ou le plaisir de regarder autour de soi, sans être pris dans le tourbillon qui nous empêche d’être en phase avec soi. On retrouve une résonance avec le monde qui nous entoure. A l’image du marcheur qui chemine à 4 ou 5 km/h dans l’apaisement, la contemplation. Il met six heures à accomplir sa randonnée, là où vingt minutes lui auraient suffi en voiture, mais quel bonheur ! Il y a là une jouissance de l’instant présent, déconnecté des urgences. Les marcheurs prennent la clé des champs et laissent derrière eux leur état civil, leur histoire, leurs soucis, leurs responsabilités sociales, familiales ou professionnelles. La marche est souvent un détour pour rassembler les fragments épars de soi et se déconnecter.

 

JDA : La lenteur ne présente-elle pas l'inconvénient de ralentir notre existence ?

David Le Breton : il nous arrive parfois d’être contrarié parce qu’un embouteillage bloque notre véhicule ou qu’un retard de train nous fait arriver en décalage avec l’horaire prévu. Notre emploi du temps s’en trouve perturbé. Dans ces circonstances, le ralentissement est subi et contraint. Bien différent est celui que nous avons décidé librement d’adopter. Dans un cas, nous sommes impuissants, soumis aux circonstances ; dans l’autre, nous choisissons le rythme que nous voulons suivre, selon les bienfaits que nous en attendons. Ce n’est plus dans un retard imposé, mais un nouveau rythme décidé volontairement. Au-delà de l’engouement contemporain pour la marche, les séjours de méditation ou les retraites dans les monastères se multiplient. Les centres de thalassothérapie proposent des stages de calme et de déconnexion qui ne désemplissent pas. Le goût de la lenteur ou du ralentissement s’accompagne d’une attention à l’environnement et à autrui qui amène à l’éloge du silence. Ce sont là autant de formes de résistance contre une vitesse qui nous broie.

 

JDA : Comment réussir à nous libérer de notre aliénation à l'accélération du temps ?

David Le Breton : Nous sommes nombreux à refuser que nos vies quotidiennes soient soumises au diktat des courriels et du portable. Cependant, des postures simples permettent de ne pas tout-à-fait perdre le contrôle. Confronté à la nécessité d’échanger avec mes collègues ou mes étudiants, je m’y suis moi-même plié, sans que cela vienne perturber mes activités. J’essaie de ne regarder mes mails que le soir, quant au téléphone peu de gens connaissent mon numéro et le plus souvent je ne réponds pas si je flâne en ville, si je suis sur mon vélo ou à échanger avec un collègue. Je ne souhaite pas devenir quelqu’un que l’on sonne. Nous pouvons aussi préserver des instants de notre vie, en les sanctuarisant pour les protéger des intrusions intempestives. Il s’agit-là d’une forme de résistance politique (au sens aristotélicien de la pólis : la communauté grecque de citoyens libres et autonomes). C’est une manière d’exister contre la tyrannie de l’immédiat. Se pose d’une manière plus générale la question de la restauration de sa souveraineté sur sa propre vie. S’il n’est pas question de supprimer les courriels ou le portable dont nous avons tous besoin, la décision de reprendre la maîtrise de leur usage est à la portée de chacun. Telle est la philosophie du mouvement slow, ralentir pour habiter à nouveau son existence et cesser de courir après elle sans la rattraper.

 

JDA : Est-ce à la portée des nouvelles générations qui semblent être prises dans une forme d’addiction à l’immédiateté ?

David Le Breton : je ne reprendrais pas votre expression « addiction » qui me semble un jugement de valeur. Il est vrai que l’on croise souvent des adolescents ou des jeunes adultes marchant dans la rue, en consultant fébrilement leur écran à tout bout de champ. Mais, ne généraliserons pas en affirmant que tous les jeunes adoptent ce fonctionnement. On en croise aussi qui prennent plaisir à randonner en montagne ou en forêt, hors réseau. Pour ceux qui sont impuissant à décrocher de leur téléphone, c’est un mode de fonctionnement différent des générations précédentes qu’il ne faut pas stigmatiser. Ils sont dans l’air du temps. Je ne parlerai pas d’asservissement, mais de jubilation à échanger avec leurs pairs.

 

JDA :  Pensez-vous qu’il faille interdire ce portable dans certains lieux fréquentés par les ados, comme les centres de vacances ?

David Le Breton : les collèges l’ont déjà fait. Je trouve cette décision positive. Elle permet de remplacer la communication par la conversation. Là où la première liquide le corps, le visage, l’attention à l’autre et même la voix quand elle est médiatisée par la technique, la conversation implique la durée, la reconnaissance de l’autre qui tendent à disparaitre, quand elle est sans cesse interrompue par une sonnerie de portable ou un coup d’œil à l’écran. Avant l’arrivée des techniques modernes de communication, et notamment le téléphone cellulaire ou internet, les gens se parlaient à la table familiale, au travail, au restaurant, dans les cafés, les transports en commun, sur le chemin du travail ou du domicile, souvent aujourd’hui, le téléphone en main chacun autour de la table ou en marchant avec les autres, consulte ses mails ou envoie un SMS, en distribuant un mot de temps en temps, comme pour rappeler aux autres qu’ils existent quand même, malgré la parenthèse. La conversation s’efface au profit de la connexion. Les parents doivent en ce sens ritualiser l’usage du portable ou de l’écran, précisant des moments où ils peuvent être utilisés, d’autres non. Il est aussi logique que l’école ou les centres de vacances soient dans le même mouvement. La communication syncopée, permanente et rapide des techniques d’information et d’échange rend difficile aux adolescents même la lecture d’un SMS un peu plus long que les usages courants de quelques mots ou de quelques phrases. Nous sommes bien éloignés du temps où Rousseau se demandait pour quelle raison son Emile serait pressé, hormis d’une seule chose « de jouir de la vie ».

 

Propos recueillis par Jacques Trémintin


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Son dernier livre :

 « Marcher la vie. Un art tranquille du bonheur », David Le Breton, Éd. Metaillé, 2020

La marche connaît un succès planétaire en décalage avec les pratiques de sédentarité ou de sport en salle, tapis de course… prédominant dans nos sociétés. Cette passion contemporaine mêle des significations multiples pour le même marcheur : volonté de retrouver le monde par corps, de rompre avec une vie trop routinière, de peupler les heures de découvertes, suspendre les tracas du jour, désir de renouvellement, d’aventure, de rencontre. Une marche sollicite toujours au moins trois dimensions du temps : on la rêve d’abord, on l’accomplit, et ensuite on s’en souvient, on la raconte. Même terminée, elle se prolonge dans la mémoire et dans les récits que l’on en fait : elle vit en nous et est partagée avec les autres.