Céléguègne Nicolas - Discrimination

« Face aux préjugés, les jeunes générations sont autant crédules que lucides »

Fort de son riche parcours en tant qu’animateur, puis directeur en A.C.M. pendant une vingtaine d’année, formateur BAFA, BAFD, BEATEP, BPJEPS à la Ligue de l’enseignement, formateur d’éducateurs spécialisés, de moniteurs éducateurs ou d’aides médicopsychologiques à l’IMF de Marseille et enseignant au GRETA, Nicolas Céléguègne, conseiller de Mission Locale, décrit ces mécanismes discriminatoires qu’il a si souvent combattus.

JDA : Quelles sont les principaux préjugés véhiculés par les enfants ?

Nicolas Céléguègne : La première chose que je voudrais dire, c’est que nous avons tous des préjugés. Une fois qu’on a admis cela, on peut d’autant mieux s’en distancier et faire la part des choses. Pour ce qui est des enfants, je crois qu’ils ne hiérarchisent pas spontanément leurs copains et que leurs amitiés se fondent sur d’autres critères que les différences apparentes ou non. Leurs affinités sont souvent singulières, sans rapport direct avec des détails discriminants. Bien sûr, il existe un harcèlement scolaire qui s’appuie sur la dissemblance : untel porte des lunettes, une autre est enveloppée, un troisième ne porte pas les dernières chaussures à la mode. Mais, on est là sur des mécanismes de groupe recherchant un souffre-douleur à partir de la fragilité et la faiblesse, la différence n’étant qu’un prétexte. Les enfants reproduisent beaucoup ce qu’ils entendent chez les adultes : leurs parents, en premier, mais aussi les professionnels qu’ils soient enseignants ou animateurs. J’ai vu, ces derniers temps, des voyageurs quitter des rames de métro aussitôt qu’y entraient des personnes ayant un type asiatique. Si des enfants présents assistent à de telles scènes, on peut penser qu’ils soient amenés à adopter des comportements analogues à l’encontre de leurs camarades de classe de la même origine ethnique.

JDA : et chez les ados ?

Nicolas Céléguègne : Chez les adolescents, c’est différent. C’est un âge où l’on se montre beaucoup plus critique et rebelle. La grande mode, aujourd’hui, c’est leur défiance à l’égard des médias et leur adhésion à ce qui se dit sur les réseaux sociaux et YouTube. Ils n’hésitent pas à affirmer que l’information diffusée par les radios, télévision ou journaux est mensongère et se montrer sensibles aux thèses complotistes. J’en ai même entendu affirmer très sérieusement que la terre était plate ! Autres préjugés qui perdurent malheureusement encore, ceux liés à l’antisémitisme. Et puis, il y a ces blagues sur les belges, les portugais, les chinois … qui relèvent autant de l’humour que de la stigmatisation. On ne va pas se mettre à interdire de rire. Il faut juste s’interroger sur ce qu’il y a derrière ces plaisanteries. Le grand classique des cours de récréation comme des centre de vacances, ce sont aujourd’hui les « histoires de blondes » assimilant les femmes ayant cette couleur de cheveux à des idiotes qui ne réfléchissent pas avant de parler ou d’agir. Ce type de plaisanterie véhicule un vrai mépris pour une catégorie de la population faussement assimilée en bloc à un bas niveau mental. L’histoire, l’actualité et notre entourage démontrent que c’est totalement faux.

JDA : Comment expliquez-vous la persistance de ces idées reçues ?

Nicolas Céléguègne : je vous renverrai au livre de René Girard « Le bouc émissaire » où il explique combien, à chaque fois qu’une société traverse une crise économique et/ou sociale qui bouscule ses valeurs, elle a besoin de se retrouver autour d’une identité commune et de rejeter les minorités qui s’en distinguent, les désignant comme victime aléatoire chargée de tous les malheurs, désordres et difficultés rencontrés. Aujourd’hui, on stigmatise facilement les fraudeurs au RSA, les homosexuels, voire les Roms.

JDA :  Justement, pourquoi cette communauté est-elle si souvent montrée du doigt ?

Nicolas Céléguègne : l’imaginaire collectif véhicule depuis très longtemps la responsabilité des Roms dans tout ce qui va mal. On les admire quand ils se produisent au cinéma, dans un concert ou un spectacle de cirque. Mais, parallèlement, on les accuse d’être sales, d’exploiter leurs enfants, de voler et le comble de ne pas être chez eux. Or, leur migration en Europe remonte à il y a environ mille ans, n’ayant cessé depuis de circuler à l’intérieur du continent. Ils sont donc arrivés bien avant les descendants actuels des italiens, des polonais ou des portugais qui se sont installés en France au 19ème et 20ème siècle ! Leur stigmatisation est sans doute liée à leur mode de vie nomade, aux valeurs qu’ils portent sur le travail ou la famille. La pire des persécutions a été celle menée par les nazis qui en ont massacré entre 220 000 et 300 000. Ils ont compté avec les juifs, le plus grand nombre de victimes. Mais, il ne faut pas croire qu’ils ont ensuite été intégrés. Depuis toujours, ils essaient de survivre au sein d’une population qui les rejette et ne leur donne les moyens d’exister. Il a fallu attendre le 1er janvier 2014 pour qu’ils aient le droit de travailler en France. En 1969, une rumeur envahit Orléans : des magasins de vêtement juifs auraient équipé leur cabine d’essayage de trappe. Dès qu’une jeune femme y entrait, elle était kidnappée en vue de la prostituer dans le cadre de la traite des blanches. La même rumeur circule à Marseille, ressortant régulièrement. Mais là, ce sont des enfants qui seraient enlevés par le même système de trappe dans les cabines d’essayage. Mais cette fois-ci, ils seraient emportés dans des camions blancs conduits … par des Roms !

JDA : Comment réussir à combattre ces préjugés ?

Nicolas Céléguègne : je crois beaucoup aux vertus de l’éducation. Il est fondamental de donner aux enfants les clés d’interprétation leur permettant de faire la part des choses par rapport à ce qu’ils entendent dans leur famille, à la télévision ou sur internet. L’école propose déjà un enseignement pour décoder les media, pour savoir remonter la source de l’information, pour apprendre ce qu’ont subi les minorités dans l’histoire (même si ce n’est pas toujours suffisant à mon goût). Les Missions locales mènent aussi des actions contre les discriminations, en animant des ateliers avec des jeunes sur la base de leur vécu. Les Accueils collectifs de mineurs ont aussi une responsabilité importante dans ce combat. Mais, pas sous la forme de discours ou d’injonctions. Cela peut se faire par l’accès à une culture qui s’abreuve à toutes les traditions ethniques. Mais aussi, à travers une pratique sportive privilégiant le plaisir de jouer et le partage plutôt que la compétition qui célèbre les gagnants en mettant de côté les perdants. Ou encore des jeux coopératifs qui brassent les participants et les associent sans tenir compte de leurs différences.

JDA : Gagnerons-nous un jour le combat contre les préjugés ?

Nicolas Céléguègne : ce sera une bataille qu’il faudra mener en permanence. Toute la question est de savoir si l’on regarde le verre à moitié vide ou à moitié plein. Nous avons évoqué l’aspect plus négatif, à travers ces adolescents addicts aux réseaux sociaux et à ses fausses informations. J’ai néanmoins le sentiment que les nouvelles générations sont plus matures, moins crédules, plus réfléchies et responsables. Petit à petit, le sens critique progresse. J’espère que cela va s’amplifier. Mais, il est tout autant important de rappeler que la loi a aussi évolué : elle définit le racisme, l’homophobie, les discriminations en raison d’une religion etc ... non comme une opinion ou un choix possible, mais comme un délit qui est punissable.

 
Lire le dossier : La discrimination


Son livre

« Les blondes sont idiotes... et les chômeurs sont fainéants » Nicolas Céléguègne et Vincent Mannone, Ed. Lulu, 2018

Nous grandissons dans un monde rempli de préjugés. De par notre éducation, les personnes que nous avons côtoyées, les programmes TV que nous avons regardés, nous avons été formatés de telle sorte que nous nous construisons de fausses idées sur les gens. Alors, comment prendre conscience de ses préjugés et, surtout, comment s’en débarrasser ? Qu’est-ce qu’un préjugé, et en quoi me concerne-t-il ?

(La première publication étant épuisée, l’auteur prépare une réédition)