Puaud Davis - La radicalisation

« L’action de prévention de l’animateur ne peut se réaliser que sur la durée »

Anthroplogue, ancien éducateur de rue, David Puaud est aujourd’hui formateur-chercheur à l’Institut Régional du Travail Social Poitou-Charentes. Spécialiste des marges urbaines et du contrôle social, il a réalisé de nombreuses enquêtes au sein de quartiers populaires. Sa fine connaissance du terrain lui permet de poser un regard distancié sur une question trop souvent sujet aux fantasmes et raccourcis idéologiques.

 

JDA : Comment analysez-vous les réactions face aux attentats islamistes ?

David Puaud : L’émotion ressentie, pour légitime qu’elle soit, a induit une intuition de radicalité renforçant un sentiment d’insécurité à ne pas confondre avec le fait d’être victime d’une agression réelle. Ce qui peut s’avérer contre-productif : lorsqu’on désigne du doigt un groupe social, celui-ci a tendance à renforcer son repli identitaire. C’est ce que je nomme le « complexe de la bernique », ce gastéropode dont l’adhérence à son rocher s’accroit proportionnellement à nos efforts pour l’en détacher !

 

JDA : Les professionnels du social doivent-ils se mobiliser contre la radicalisation ?

David Puaud : Plutôt que de promouvoir leur action, on a assisté à une réduction drastique de leurs budgets (notamment celui des éducateurs de rue) combinée à un virage sécuritaire. Les « professionnels de l’entraide » devraient devenir les sentinelles de la détection de la radicalisation. J’ai rencontré des animateurs enthousiastes de remplir une nouvelle mission de « travail de rue » en soirée dans des zones ghettoïsés. Ils ont déchanté, quand ils ont appris que leur action ne consistait pas à s’appuyer sur les désirs des habitants pour favoriser leur émancipation sociale et leur épanouissement culturel … mais bien de les surveiller à la place d’une police qui ne pouvait plus entrer dans le quartier. D’où une problématique éthique d’identité, de reconnaissance et de fonction que l’on peut comparer à celle des éducateurs en prévention spécialisée, par exemple, qui ont vu leurs attributions glisser dans certains secteurs « sensibles », de la protection de l’enfance vers la prévention de la délinquance puis de la radicalité. On pourrait presque paraphraser Michel Foucault qui supposait l’avènement d’une bio-protection sécuritaire laissant peu de place au social. Est-ce le cas avec le mandat de contrôle social et de récolte de renseignements venant alimenter la répression qui pourrait être dévolu (entre autres) aux animateurs ?

 

JDA : Pour autant, les animateurs ont quand même un rôle à jouer …

David Puaud : mais, les animateurs ont toujours travaillé à la prévention des dérives et transgressions des publics les plus fragiles. Ce n’est pas nouveau. C’est même là l’essence de leurs professions. Ce sont des agents de rencontres et de possibles, des passeurs de lien social, des gardiens de seuils encourageant et incitant les connexions entre les différents mondes. Ils appliquent ce que le philosophe Etienne Balibar nomme les « stratégies de civilité » qui permettent l’expression des identités, sans tomber dans la tentation de s’y enfermer. Sauf que tout cela se déploie dans la durée, à travers des activités et des supports d’action dont on ne mesure pas les effets dans l’immédiateté. Mais le temps médiatique et politique ne fait pas bon ménage avec celui de la prévention tout azimut.

 

JDA : Que pensez-vous des grilles de signaux faibles qui peuvent annoncer un basculement dans la radicalité ?

David Puaud : Les signaux faibles physiques dit « visibles » de la radicalisation islamiste s’avèrent assez caduques depuis que la taqîya enjoint au croyant de dissimuler ou de nier sa conversion. Le repérage des individus fanatisés devient malaisé et la prise en charge complexe pour les sujets qui conjuguent des désordres psychiques et des situations de grande exclusion. Je crois, par contre, bien plus au désengagement des personnes tentées de basculer, qu’à une réelle efficacité de la « dite » « déradicalisation ». C’est tout le travail d’humanisation assuré quotidiennement qui constitue la meilleure approche pour lutter contre la marginalisation, la disqualification et la stigmatisation qui constituent le terreau essentiel de la radicalisation.

Propos recueillis par Jacques Trémintin

 

Son livre

La radicalisation est un support à l’expression d’une détresse, offrant la possibilité de chasser le doute et l’incertitude de l’avenir en prenant totalement en charge la capacité à penser, à décider et à vivre. Plutôt que de se focaliser sur une poignée isolée de personnes à la dérive, mieux vaudrait combattre la désaffiliation sociale progressive de ces milliers de jeunes en rupture avec une société incapables de les insérer.

« Le spectre de la radicalisation » Ed. EHESP, 2018, (22 €)

 

A suivre le 3 septembre Albert-Cabalion-Cohen : La radicalisation