Dysphorie de genre au risque de l’alternance
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dans Billets d'humeur
Cela se passe dans une classe de lycée. Une jeune personne hésite sur son genre. Manifestement, elle ne sait pas si le corps qu’elle habite est en accord avec ce qu’elle ressent être. Est-elle ou non une fille ou un garçon dans un corps sexué opposé ou non ? Est-elle dans une dynamique de non-binarité ? Est-elle dans le registre de l’intersexualité ? Est-ce là la manifestation d’une expression de fluidité de genre ? Le mystère plane. Reste une certitude : elle attend de ses camarades, comme de ses enseignants, de la nommer avec un prénom genré. Jusque-là, c’est plutôt une demande qui ne relève pas de l’exceptionnel. Ce qui déroge un peu plus aux habitudes qui çà et là s’installent, c’est qu’elle souhaite être appelée alternativement d’un prénom masculin, puis féminin tout au long de la journée, voire de l’heure, selon qu’elle se sent dans l’instant plus masculine que féminine et inversement.
Que dit la réglementation ? La circulaire ministérielle du 29 septembre 2021 recommande l’usage du prénom choisi par l’élève dans la vie scolaire quotidienne. Le Conseil d’État a jugé, en 2022, que cette pratique ne viole pas la loi, tant qu’elle reste limitée à la vie interne de l’établissement. Mais ce n’est pas possible pour les documents officiels, les bulletins de notes ou les examens nationaux. Qui dit recommandation dit possibilité, mais pas application automatique. Il convient donc de s’interroger sur la pertinence ou non de cette pratique.
Est-ce à l’enfant de décider comment se faire appeler ? Certains prétendent qu’il serait le mieux pour en décider. Beaucoup en doutent. Il n’est pas un adulte en miniature qui pourrait s’autodéterminer librement. C’est un être en développement, dont les capacités cognitives et intellectuelles sont immatures et le système neuronal en pleine croissance Le fonctionnement psychique est labile et l’expérience de vie limitée. Si tout doit être fait pour le faire grandir, mûrir et se responsabiliser, les décisions le concernant sont rattachées à l’autorité parentale et aux institutions qui ont reçu délégation de veiller sur lui.
Il serait aisé de dire que l’élève ne peut pas plus décider seul du prénom dont il veut s’affubler, que des vêtements trop sexualisés qu’il envisagerait de porter ou des relations amoureuses provocatrices qu’il veut mener dans le cadre de l’établissement, l’une et l’autre lui étant légitimement refusées. La question de la dysphorie de genre renvoie à une problématique bien plus profonde. Alors que permettre ?
Première réaction possible : demander à cette jeune personne de porter deux casquettes affublée chacune de l’inscription du prénom avec lequel elle souhaite être appelée. Si elle se sent masculine, elle arborerait celle avec marqué José et quand elle se sentirait féminine, ce serait Josette (il est possible de changer les prénoms). C’est là la marque de respect envers la différence et la reconnaissance d’une identité qui ne se limite pas à deux cases.
Seconde réponse : considérer cette demande comme contraire aux principes d’une éducation qui confronte à la frustration, à la contrainte à la soumission à des obligations ingrates et rébarbatives qui s’imposent à soi comme aux autres. La toute-puissance infantile ne peut s’imposer au monde, pas plus que cette hubris qui prétend s’opposer aux règles qui n’aurait d’autres choix que de s’y soumettrer. Chacun(e) d’entre nous est confronté(e) à des contrariétés, des insatisfactions et des déconvenues. Faut-il à chaque fois que ce soit le règlement qui change ou parfois est-il aussi nécessaire que nous acceptions de gérer et d’assumer les désagréments auxquels nous sommes confrontés ?
Que l’on adopte l’une ou l’autre de ces deux réponses, il faut toujours entrer dans la considération de ces personnes qui traversent un grand trouble. Il est nécessaire de les écouter, mais surtout de les entendre. Non pour satisfaire leurs désirs, mais pour mesurer le périmètre de leurs besoins, en mesurant ce qui produit un vrai traumatisme et ce qui ne le produit pas. Et en conséquence, ce qui est négociable et ce qui ne l’est pas, que ce soit dans un sens ou dans l’autre. Il convient de répondre de manière adaptée à leur mal-être envahissant, à leur souffrance quotidienne et aux épreuves qu’elles traversent.
Temporiser face à leur demande permet parfois de les aider à faire face à leurs émotions du moment, leurs pulsions de l’instant, leur trouble immédiat. Mais ne pas y répondre peut tout autant les plonger dans une souffrance décuplée, aggravant leur tourment. Alors comment agir ? En contextualisant, en analysant au cas-par-cas, en évaluant au plus près ce qui est vécu. Pas de réponse généraliste possible, mais une ouverture sur la réalité, sur le malaise potentiel et sur le trouble de la personne. Entre une réponse automatique, immédiate et passive aux attentes individuelles et une réponse négative, brutale et irréfléchie, il reste de la place pour la nuance, pour la concession et pour la variable d’ajustement. Avec toujours des adultes devant se montrer ouverts au dialogue, à l’échange et à l’empathie, mais aussi convaincus de leur rôle éducatif, structurant et constructif.