Halte au bénévolat !
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dans Carte blanche à
Le Billet de Ludwig
Samedi midi. Courses alimentaires au discount du coin. Bah oui, éducateur et classe moyenne déclassée, je n’ai pas les moyens de me payer le supermarché ou le bio bobo à la vie chère du quartier. Les restos du cœur sont là ! Au secours, on va encore me taxer ! Alors, « non merci, je paie déjà mes impôts, et je donne toute la semaine avec le boulot ! ». Regards médusés. Oui, mon sang n’a fait qu’un tour. Marre d’expliquer et de me sentir culpabilisé.
Oui, j’en ai marre de donner, d’être sollicité constamment sur fond de regards compatissants et larmoyants par de bonnes âmes charitables qui se font du bien à aider le pauvre, l’indigent dans le besoin, selon les causes choisies et qui confondent solidarité et charité. A ce titre, S. Karz, dans son ouvrage « pourquoi le travail social » (1) souligne combien « la charité relève de la compassion et n’a pas encore atteint la dimension professionnelle de la pratique ». Il s’agirait d’aider l’autre à se remettre dans le droit chemin dans une posture morale qui reste à l’origine de la prise en charge. S Karz le précise bien : « pas de charité sans croisade et pas de croisade sans colonisation ». La prise en charge, elle, s’inscrit dans les politiques sociales qui orientent des pratiques professionnelles. La solidarité (2) quant à elle relève d’un sentiment de responsabilité et de dépendance réciproque au sein d'un groupe d’individus qui se sent moralement obligé les uns par rapport aux autres. L’Etat a une obligation de solidarité envers les citoyens notamment face aux risques sociaux. Là est son désengagement. Charité et solidarité n’ont donc pas les mêmes vecteurs originels d’action.
Alors désolé, je n’y vais pas avec le dos de la cuillère, mes propos sont volontairement provocateurs ! Mais on donne pour les restos et leurs CD réchauffés, on donne et on chante pour les hôpitaux sur fond de pièces jaunes, on donne pour les pompiers et leur calendrier, on donne pour la recherche, sourires béats du téléthon, que c’est beau toute cette guimauve dégoulinante de bons sentiments. On donne pour toutes les causes en pensant à Bernard Arnaud sur son yacht. On donne, on donne, les Français sont si généreux, si solidaires ! Et puis, de plus, il faudrait être méritant avant de recevoir. Il faut bien que le pauvre se bouge pour se sortir de sa situation, ou qu’il participe à sa propre exploitation. Les pauvres donnent aux pauvres et sont artisans de leur propre domination !
Quand on en vient à se pointer aux portes des magasins discount, où, sans être péjoratif, la population n’a déjà pas trois sous, j’ai vraiment l’impression d’un gros foutage de gueule. En fait, le bénéficiaire des restos va payer son paquet de riz pour aller ensuite le retrouver dans son colis alimentaire ! Puis, il deviendra bénévole, ça lui fera une activité socialisante et une utilité sociale. Quand je repense, alors intervenant en CADA, que l’on avait demandé aux personnes hébergées, bénéficiaires de la banque alimentaire, de participer à la collecte…histoire qu’ils se rendent compte de la provenance de leur aide et qu’ils en soient méritants. Et puis, ça tire les larmes, il n’est pas possible de passer à côté, ça oblige à se sentir concerné. On nous forcerait presque la main devant tant d’insistance et de culpabilité à passer sans prendre de sachet. Mais désolé, je passe mon tour.
Oui, je suis trash dans mes propos, volontairement. Mais tant qu’il y aura des bénévoles, l’État, qui a depuis longtemps oublié son rôle protecteur, s’en lavera les mains. Tant qu’il y aura de bonnes âmes pour se substituer aux carences d’un État qui préfère le nucléaire et la guerre, pourquoi remplir son rôle de providence ? Pourquoi investir dans la santé, l’éducation, le social, les service publics, puisque l’on peut compter sur la population pour palier à la misère ? Et puis, cela permet d’étouffer toute révolte. Tant que les gens ont le nez hors de l’eau, juste pour subsister mais pas trop non plus pour penser leur condition, on gère et on encadre la misère.
D’un autre côté, travail social et bénévolat ont toujours été complémentaire, étant donnés leurs approches, missions, positionnement institutionnels différents. L’importance du bénévolat dans le travail social prend ses origines dans l’histoire du secteur et la prise en charge des populations fragilisées. Les associations tiennent toujours une place majeure dans l’action sociale et médico-sociale et les bénévoles restent nombreux. Loin de disparaître, ces derniers semblent donc encore plus sollicités dans un contexte de crise, de réduction des dépenses publiques, et même si la professionnalisation du travail social s’est construite contre le bénévolat, ce dernier demeure une ressource importante. Selon D. Dubasque (3), la question serait alors de réfléchir aux rapports entre travail social et bénévolat, au rôle du travail social dans l’identification et l’expertise des besoins. On ne va tout de même pas cracher dans la soupe et refuser une aide dans une société de plus en plus individualiste. Heureusement qu’il y a des bénévoles ? Un enjeu est leur accompagnement, la réflexion sur le sens et la non-substitution au rôle de l’Etat.
Ça y est, j’en ai fini de ma petite colère du jour. Travail social et bénévolat mériterait un billet plus nuancé pour une prochaine fois. Quand je pense que les 20% des Français les plus pauvres ont vu leur épargne diminuer de près de 2 milliards d’euros, tandis que les 10% les plus riches ont vu leur fortune augmenter de plus de 25 milliards d’euros, que les politiques fiscales des 40 dernières années ont construit une économie au service des 1% les plus riches…
Bref, Coluche doit quand même se retourner dans sa tombe car, aujourd’hui, on a toujours le droit d’avoir faim et d’avoir froid !
(1) S Karz, Pourquoi le travail social ? - 2e édition, Définition, figures, clinique, Dunod, 2011
(2) https://www.toupie.org/Dictionnaire/Solidarite.htm
(3) https://dubasque.org/le-benevolat-un-engagement-porteur-de-sens-en-pleine-mutation-qui-a-besoin-des-travailleurs-sociaux/