Rosier Laurence - Les insultes

Rencontre avec Laurence Rosier : Professeure de linguistique et d’analyse du discours à l’Université libre de Bruxelles - Spécialiste de l’insulte

Comment combattre les stéréotypes que véhiculent les insultes, notamment à l’égard des femmes ? En montant son exposition « Salope… et autres noms d’oiselles », Laurence Rosier a relevé le défi d’utiliser les pires expressions pour mieux les combattre. Sa conviction est faite : l’insulte pleine d’esprit et bien troussée constitue l’exception, la pauvreté de la créativité lexicale restant la règle.

 

JDA : Alors que les insultes sexistes sont à combattre, pour quelle raison avez-vous organisé cette exposition ?

Laurence Rosier : Il est vrai qu’il n’est pas fréquent de vouloir attirer des gens à partir d’un mot aussi ordurier. Si le titre de cette exposition est volontiers provocateur, c’est d’abord pour faire jouer la curiosité. Le contenu est plus pédagogique, cherchant à sensibiliser sur la banalisation des insultes. Elle est structurée autour de l’histoire de six femmes (de Marie-Antoinette à Nabila) qui ont été victimes d’un torrent d’insultes. Elle a voyagé de Belgique à Paris et sera présentée bientôt à Lausanne et à Budapest. Partout, elle a été bien accueillie. Cela commence par interloquer, puis cela fait réfléchir. Il y a eu beaucoup d’écoles et de collèges qui se sont déplacés par classe entière. C’est important, à cet âge, d’aborder la violence verbale et de sensibiliser sur le poids des mots.

 

JDA : que dit sur notre société l’usage courant d’expressions stigmatisant la sexualité féminine ?

Laurence Rosier : du côté des femmes, les insultes se centrent sur le trop plein de sexualité : « pute », « salope », « nymphomane », « traînée ». Pour ce qui est des hommes, c’est le contraire, on les stigmatise du côté d’une certaine impuissance : « pédé », « p’tite bite », « enculé », « lopette ». On est là dans un archétype classique. La femme doit se montrer soumise et passive, pouvant au mieux inspirer comme une muse, mais que l’on traite d’allumeuse si elle prend l’initiative. L’homme, quant à lui, doit faire la démonstration de sa virilité. Il doit se montrer actif et dominateur, au risque d’être rabaissé au rang de « gonzesse » ou de « pédale ».

 

JDA : la façon d’insulter aujourd’hui a-t-elle beaucoup changé par rapport à la façon d’insulter d'autrefois ?

Laurence Rosier : à l’époque médiévale, on n’insultait que les hommes, la femme étant réduite à la fonction de mère, ce qui la rendait non insultable. Le terme de con était même un compliment ! Ce qui a changé, c’est qu’on s’écrit ce qu’autrefois on se disait de vive voix. Et le support principal de cette expression est le net qui non seulement sert d’amplificateur, mais est devenu une véritable poubelle. Jamais il n’y a eu autant de haine, de racisme et de discrimination à s’exprimer.

JDA : quelle fonction joue l’insulte dans la communication humaine ?

Laurence Rosier : l’insulte est devenu le baromètre de ce que l’on peut dire ou pas. On entend souvent celle ou celui qui est surpris en pleine violence verbale s’exclamer « maintenant on ne peut plus rien dire » ou « tout ça c’est politiquement correct ». La tradition philosophique diverge pour qualifier l’insulte. Aristote y voyait un moyen de libérer les émotions. Pour Schopenhauer, c’est l’argument ultime quand on ne sait plus quoi dire. Certains psychologues évoquent sa vertu exutoire, rappelant qu’il vaut mieux une bonne insulte qu’un mauvais coup. Sauf qu’il arrive que les coups suivent l’insulte que celle-ci soit bonne ou mauvaise ! Même si je ne suis pas là pour faire la police du langage, je peux difficilement y voir autre chose qu’un impact négatif pour la vie sociale.

 

JDA : quelle attitude adopter face à l’insulte ?

Laurence Rosier : beaucoup de gens se penchent sur votre question : comment réagir face à la violence verbale, comme face à tout violence ? Bien sûr, il y a la loi du Talion « œil pour oeil, dent pour dent » : insulte contre insulte. Je ne pense pas que ce soit la meilleure des méthodes. Il y a aussi le silence et le mépris. Mais, il est très difficile de ne pas réagir, quand on se sent agressé, humilié, rabaissé. L’autre solution, c’est le dépôt de plainte, confiant à la justice le soin de réparer l’affront, par la condamnation. Et puis, il y a la réplique cinglante, la répartie spirituelle, le trait d’esprit. Mais, tout le monde n’est pas Cyrano de Bergerac qui, dans sa fameuse « tirade du nez », tourne en dérision l’insulte qui lui est faite en trouvant toutes les formulations ridiculisant son nez trop long. Mon modèle est quand même Christiane Taubira répondant à l’insulte dans l’hémicycle lors du débat sur le mariage pour tous par un poème. Encore faut-il disposer d’un alexandrin en réserve !

 

Jacques Trémintin - Journal de L’Animation  ■ n°191 ■ septembre 2018