Sarrot Jean-Christophe - Écologie et grande pauvreté

Lutte pour la planète et contre les inégalités : un même combat

Peut-on se préoccuper d’écologie quand on vit dans la grande précarité ? Pour Jean Christophe Sarrot (1), le problème ne consiste pas tant à rapprocher ces deux problématiques que d’articuler les mobilisations qu’elles suscitent. 

En quoi consiste le « Réseau Wresinski écologie et grande pauvreté ? » d’ATD Quart Monde ?

En septembre 2018, le mouvement a initié la création d’un réseau ouvert à toute personne ou association qui souhaitait articuler la question de la grande précarité avec la question écologique. Nous avions de plus en plus de remontées de nos militants constatant la volonté affichée d’associer tout le monde à la lutte contre les dégradations subies par notre planète, mais l’absence dans cette mobilisation des personnes vivant dans la pauvreté. La raison n’est pas à chercher du côté de leur manque de motivation ou de conscience de ce qui se passe. Simplement, elles se sentent mises à l’écart. C’est pour répondre à cette carence que nous avons lancé cette action qui regroupe aujourd’hui quatre cents participants : membres d’ATD Quart Monde, professionnels et associations. Nous partageons nos ressources et  diffusons une lettre d’information tous les deux mois. Nous organisons aussi des rencontres : ainsi, en 2021, les thèmes choisis portent sur la mobilité, l’emploi et un vocabulaire pour une écologie qui ne laisse personne de côté.

 

Le thème de l’écologie a-t-il un écho chez les plus pauvres, quand on se rappelle combien les Gilets jaunes s’y étaient montrés hostiles : « les élites parlent de fin du monde, quand nous, on parle de fin du mois » ?

Il ne faut pas oublier que les plus pauvres sont les premiers impactés par le dérèglement climatique, subissant de plein fouet les périodes de grand froid, de canicule et/ou les maladies respiratoires liées à la pollution de l’air. Et ce n’est pas parce qu’on vit dans la grande précarité qu’on a moins envie de résider dans des logements qui ne soient pas des passoires énergétiques. Pas plus qu’on ne préfèrerait pas travailler à côté de chez soi au lieu d’aggraver son bilan carbone en franchissant matin et soir de grandes distances. Même si leurs faibles capacités financières les contraignent à une grande sobriété dans leur consommation, les personnes les plus pauvres aimeraient elles aussi pouvoir avoir accès à une nourriture saine et produite localement. Si elles n’y arrivent pas c’est en grande partie parce que les circuits qui le permettent sont bien plus onéreux que les grandes surfaces proposant une alimentation industrielle bon marché. Elles souhaiteraient tout autant cultiver directement des fruits et des légumes bios. Mais le coût de la terre ne leur permet pas d’exploiter des jardins ouvriers, les surfaces disponibles étant le plus souvent accaparées par des projets immobiliers n’intégrant pas ce type de production familiale. Les réponses pensées par nos gouvernants privilégient un « chèque alimentaire bio ». Mais, ce que revendiquent les plus pauvres, c’est de disposer de revenus décents ou de pouvoir avoir leur propre production afin d’avoir accès à l’alimentation de leur choix, plutôt que de recevoir un crédit qui, en plus d’aggraver leur dépendance et leur assistance, ne fait que favoriser le secteur de l’agro-alimentaire et les supermarchés.

En quoi consiste l’action de votre réseau ?

Compte-tenu de la modestie de nos moyens, nous avons privilégié trois axes. Le premier est politique, notre mouvement ayant toujours pratiqué l’action auprès des gouvernants et des législateurs. Nous avons renforcé nos liens avec les associations qui agissent autour des questions climatiques et notamment autour de la Loi Climat, encore en examen au parlement. Nous nous réunissons chaque semaine avec « Notre affaire à tous », « Alternatiba », « Colibri » et « Le réseau action climat », pour suivre le sort réservé aux amendements déposés. Sans grande illusion car ils ont tous été systématiquement rejetés. Le volet social a été réduit à néant. Il avait pourtant été proposé par la Convention citoyenne : lutter contre la précarité énergétique et favoriser une alimentation saine. Même si nous n’avons rien obtenu cette fois-ci, nous continuerons à l’avenir à proposer ces amendements. Nous participons aussi aux marches pour le climat organisées tous les mois partout en France.

Le deuxième axe a consisté à faire fonctionner un laboratoire d’idées pour penser l’écologie avec les plus pauvres. Nous sommes déjà une quinzaine de personnes à nous réunir régulièrement pour réfléchir sur les menaces qui pèsent sur notre planète, sur les conséquences qu’elles vont entraîner pour ses habitants, sur la manière de s’en protéger.

Nous pensons concrétiser notre troisième axe dès cet été : développer des expérimentations concrètes avec les plus pauvres. Un peu partout, des initiatives naissent pour construire des habitations en basse consommation, cultiver en bio, produire de l’énergie ou imaginer des moyens de déplacement moins polluants… mais tout cela est conçu sans penser à y associer les personnes en grande pauvreté. Nous voulons tisser des partenariats avec les espaces tiers qui existent déjà, mais aussi créer les premiers éco-lieux ATD qui permettraient aux plus précaires de mettre la main à la patte pour contribuer à édifier un monde et un mode de vie plus respectueux de notre environnement.

 

N’est-il pas injuste de demander aux plus pauvres de réduire leur train de vie alors que ce sont eux qui souffrent le plus de la précarité ?

Il est vrai que la personne qui ne se chauffe pas l’hiver faute de moyens ; qui utilise l’allumage public de la rue pour s’éclairer parce qu’on lui a coupé l’alimentation électrique ; qui ne mange pas beaucoup de viande parce que celle-ci est trop onéreuse … peut légitimement demander à accéder à plus de confort. Ce n’est pas pour cela qu’elle va tomber dans cette hyperconsommation qui dégrade l’équilibre de notre planète. Tout dépend où l’on place le curseur : que celles et ceux qui multiplient les voyages en avion réduisent leur mode de vie et que celles et ceux qui subissent la précarité puissent le relever un peu… ne serait que justice. Les militants des associations écologistes avec qui nous travaillons sont très jeunes. Agés en moyenne de 25 ans, ils ont déjà expérimenté la galère et savent ce qu’est la pauvreté. Ils sont sensibles à une combinaison entre le combat écologique et le combat social pour réduire à la fois les mécanismes de destruction de notre planète et les inégalités. Mais pour que les plus précaires s’inscrivent dans cette combinaison de luttes, il ne suffit pas de les convier et d’attendre qu’ils viennent. Il ne s’agit pas de rajouter deux ou trois chaises en plus dans la salle de réunion. On risque d’attendre longtemps ! On ne peut continuer à fonctionner comme si on restait entre Bac + 5. Il faut mieux se connaître réciproquement afin de réussir à mieux travailler ensemble.

 (1) Permanent du mouvement ATD Quart Monde (Agir tous pour la dignité), membre du Réseau Wresinski écologie et grande pauvreté et responsable du Réseau Wresinski emploi-formation

 

Jacques TrémintinLIEN SOCIAL ■ n°1298-1299 ■ 29/06/2021