Chevallier Marius - Éducation populaire et Économie sociale et solidaire

Quelle articulation entre Éducation populaire et Économie sociale et solidaire ?

Marius Chevallier est co-auteur avec Aurélie Carimentrand et Sandrine Rospabé (voir encadré). C’est à trois qu’ils ont préparé les réponses à l’entretien sollicité par le Journal de l’animation. Ils nous éclairent ici sur les raisons expliquant l’éloignement de ces deux secteurs pourtant éthiquement si proches. Si leurs efforts, en tant qu’enseignantes, chercheurs et militantes, tendent à doter leurs étudiants des compétences en économie sociale et solidaire, ils sont largement relayés par les acteurs de terrain qui s’attellent à une œuvre de synthèse progressive.

 

JDA : pour quelles raisons les secteurs de l’Éducation populaire et de l’Économie sociale et solidaire semblent-ils si distants l’un de l’autre ?

Marius Chevallier : Cela tient beaucoup à l’histoire. L’organisation en collectifs constitue une vieille tradition qui remonte au moins au moyen-âge avec ses corporations regroupant les différents métiers. C’est la loi Le Chapelier votée en 1791 qui les interdira au nom d’une vision libérale et individualiste : tout regroupement tombe sous le coup du code pénal pouvant être sanctionné. Cela n’empêche pas le foisonnement d’une nébuleuse d’associations à caractère économique, solidaire et politique qui mobilisent la société civile. Dans un premier temps, tous ces collectifs sont indifférenciés, mais la législation, en reconnaissant progressivement certains types, contribue à mettre dans des cases et séparer : les coopératives en 1864, les syndicats en 1884, les mutuelles en 1898, la loi de 1901 pour les associations, tandis que l’Éducation populaire  a connu aux lendemains de la seconde guerre mondiale une institutionnalisation qui lui a apporté une reconnaissance forte. Au fur et à mesure que l’État a légiféré, il a fixé des créneaux d’intervention très précis dont dépendait l’attribution des financements qu’il accordait. Chaque secteur a eu tendance à s’y enfermer : les syndicats se sont consacrés à la défense des intérêts des salariés ; l’Éducation populaire  à la formation et à la culture ; l’Économie sociale et solidaire à une activité économique non lucrative fondée sur la solidarité. Il y avait bien certaines associations comme la Jeunesse ouvrière chrétienne, le Mouvement rural de la jeunesse chrétienne ou encore les Foyers de jeunes travailleurs qui agissaient de façon transversale tant au niveau du travail que du logement, de l’éducation que du développement local, dans une dynamique un peu plus globale. Mais pour l’essentiel, chacun a pris l’habitude de rester dans son domaine.

 

JDA : Quels sont les atouts qui permettraient leur rapprochement et les freins qui s’y opposent ?

Marius Chevallier : Quand on observe ces deux secteurs, on constate très vite qu’ils partagent les mêmes valeurs : le choix d’une action collective et solidaire plutôt qu’individuelle pour répondre aux besoins, la lutte contre toute forme d’oppression ou de discriminations, la revendication d’une émancipation des personnes par le développement de leur pouvoir d’agir plutôt que leur soumission à des tiers censés savoir et agir à leur place. Ils ont en commun le même projet politique de transformation sociale, en expérimentant d’autres façons de faire société. Rien ne devrait donc s’opposer à leur rapprochement. Mais il y a cette culture propre à chaque secteur qui ne s’est pas déployée sur le même registre. Ainsi l’Économie sociale et solidaire a pris l’habitude de parler d’argent et même d’en gagner, pour acquérir son autonomie financière et ne pas rester dépendant de l’État. Ce n’est pas là un sujet très familier à l’Éducation populaire  qui craint de se compromettre en allant sur le terrain du marché et est dépendant des subventions publiques. Et à l’inverse, l’Économie sociale et solidaire n’est pas toujours bien armée pour gérer des collectifs, c’est à-dire la vie associative. Cela tient au fait qu’elle préfère faire appel à des professionnels qualifiés dans le secteur où elle opère : des commerciaux pour travailler sur le commerce équitable, des gestionnaires dans les assurances, des comptables dans les finances solidaires. Même s’ils apprennent sur le tas pour réussir à animer les groupes, ce n’est pas de leur compétence. Alors que c’est là le cœur de cible de l’Éducation populaire . Malgré tout, on se trouve plus souvent dans l’ignorance réciproque que dans la méfiance.

 

JDA : Cette complémentarité potentielle n’est-elle pas justement un argument pour leur rapprochement ?

Marius Chevallier : Tout à fait. C’est d’ailleurs ce qui a commencé à se réaliser sur le terrain. La loi de 2014 a officialisé et généralisé l’existence des Chambres Régionales de l’Économie sociale et solidaire (CRESS) qui jouent le même rôle que les Chambres consulaires de l’artisanat du commerce ou de l’industrie. Ces instances chargées de la représentation, la promotion et le développement de l'ESS s’ouvrent de plus en plus aux grandes fédérations d’Éducation populaire tels que les CEMEA, FRANCAS, Ligue de l’enseignement etc … Elles créent aussi des postes de chargés de mission souvent issus du monde de l’animation socio-culturelle et recrutent des emplois en service civique chargés de devenir ambassadeurs de l’ESS. On peut aussi évoquer l’ESPER (Economie Sociale Partenaire de l’Ecole de la République), qui rassemble quarante-quatre organisations de l’ESS agissant dans le champ de l’Ecole et de la communauté éducative : santé, assurance, banque, médico-social, formation, accompagnement des métiers éducatifs, centres de vacances et de loisirs, activités post et périscolaires, éducation populaire…. On commence à voir certaines structures de l’Éducation populaire faire le choix de la SCOP plutôt que l’association et revisiter ainsi la place et le rôle de l’économie dans leur structure. Et puis, il y a ce mouvement autour des coopératives jeunesse de service, qui permettent à des jeunes de développer collectivement une activité économique, accompagnée par des animateurs. Ces projets facilitent le rapprochement des acteurs porteurs : structures jeunesse et structures de l’ESS (CRESS, pôle de développement de l’ESS, Coopérative d’activités et d’emploi (CAE).

 

JDA : Quelle place pour la formation dans ce rapprochement ?

Marius Chevallier : Le rôle tant de l’enseignement que de la recherche peut et doit être moteur dans cette dynamique. Mais les formations universitaires en ESS ne parlent pas toujours d’éducation populaire et le programme des Diplômes universitaires technologiques animation sociale et socio-culturelle n’a intégré qu’en 2013 la notion d’ESS sans y consacrer de module spécifique. Comme depuis deux cent ans, ce sont des passionnés qui agissent d’une manière militante pour développer et amplifier cette approche spécifique de l’économie. Que ce soit au sein des IUT ou des organismes qui préparent aux BPJEPS ou DEJEPS, il faut beaucoup de volontarisme de la part des formateurs ou des enseignant(e)s convaincu(e)s. Le risque tient dans les ruptures de continuité quand l’enseignant(e) qui porte ces projets pédagogiques s’en va.  C’est une des raisons pour laquelle nous avons écrit notre livre : encourager et promouvoir l’ESS, tout en ne perdant pas notre esprit critique. On peut espérer que le dossier de votre revue aille dans le même sens, merci pour cette initiative !


Propos recueillis par Jacques Trémintin

 

Aurélie Carimentrand est maîtresse de conférences en sciences économiques au département Carrières sociales de l’IUT Bordeaux Montaigne. Spécialisée dans le commerce équitable, elle est actuellement en détachement au CIRAD et chercheuse au sein de l’UMR Innovation. Elle est membre de plusieurs associations dont FairNESS (réseau de chercheurs sur le commerce équitable), FREE (Fonds pour la Recherche en Ethique Economique) et Max Havelaar France.

Marius Chevallier est maître de conférences en sciences économiques au département Carrières sociales de l’IUT de Guéret et chercheur à GEOLAB (’UMR CNRS 6042, Université de Limoges). Il participe à diverses initiatives locales mêlant éducation populaire et économie sociale et solidaire : éducation à la consommation dans une coopérative de consommateurs, système d’échanges locaux, café-librairie culturel coopératif.

Sandrine Rospabé est maîtresse de conférences en sciences économiques au département Carrière sociale de l’IUT de Rennes où elle a co-fondé le Diplôme universitaire « Education populaire et transformation sociale ». Elle est chercheuse au LiRIS EA7481. Elle est co-créatrice d’un jeu pédagogique de découverte de l’ESS dans le monde (le traité ZZ : https://ressourcess.fr/ressource/le-traite-zz/). Elle milite dans différents collectifs d’éducation populaire autour de la défense des droits humains et de l’écologie.

 

 

Leur livre :

« Animation & économie sociale et solidaire » Carrières sociales éditions, 2017 (5 €) et 3,49 en numérique

Cet ouvrage décrit l’organisation économique collective démocratique et a-capitaliste de l’ESS. Il démontre sa proximité avec l’Éducation populaire à travers une approche historique et une analyse de ses dynamiques actuelles. Il revendique l’inscription de l'animation socioculturelle dans une éducation à l'ESS politique visant un développement de l'esprit critique des citoyens et un renouveau des pratiques économiques.

 

Voir dossier Éducation populaire et Économie sociale et solidaire