Chetrit Marie - Interdire le Time-out

dans Interviews

Choisir l’équilibre

Fallait-il donner la parole aux protagonistes d’une polémique aux échos belliqueux ? La caricature des arguments adverses par leurs opposants n’aurait pas forcément fait avancer le débat. Mieux valait plutôt trouver une personne ressource privilégiant la nuance. Marie Chetrit s’est imposée comme l’interlocutrice idoine : convaincue par l’éducation positive, elle n’hésite toutefois pas à en critiquer les dérives. Scientifique de métier, elle est mère de quatre enfants.

 

JDA : Pourquoi vous distanciez-vous de certains développements de l’éducation positive ?

Marie Chetrit : Je suis témoin autour de moi de jeunes parents se questionnant de manière excessive sur l’impact de gestes pourtant anodins. Cela survient fréquemment vers l’âge de 18 mois, quand l’enfant prend de l’assurance et manifeste son opposition envers les adultes. C’est l’âge du plaisir pris à dire « non » à tout propos et tous azimuts. Les parents rencontrent des difficultés à l’endormir ou à le faire manger. Ils craignent que les règles qu’ils pourraient lui imposer le traumatisent et impactent leurs liens : perte de confiance à leur égard ou détérioration de leurs relations affectives. Je pense que l’une des raisons de cette culpabilisation tient pour beaucoup dans la confusion entre l’autoritarisme maltraitant et ce qui est dénoncé comme des violences éducatives ordinaires : forcer un enfant à se laver les dents, l’obliger à rester à table pendant le repas ou encore lui attacher la serviette autour du cou en lui baissant la tête…

 

JDA : Justement, ces théories ne prétendent-elles pas s’appuyer sur les découvertes récentes des neurosciences ?

Marie Chetrit : Aucune étude scientifique n’a, à ce jour, démontré la nocivité de telles règles. Prenons l’exemple de l’instrumentalisation de l’impact du cortisol. Cette hormone joue un rôle essentiel dans le fonctionnement de notre métabolisme. Elle atteint un pic maximal en début de journée pour équilibrer la pression artérielle et stimuler la capacité d’éveil. Puis, son taux diminue progressivement au cours de la journée pour favoriser l’endormissement. Il y a des situations qui vont le faire monter ponctuellement, favorisant la vigilance et l’adaptation à un contexte de danger. Mais il y a une différence entre ces élévations transitoires causées par un stress aigu et momentané et le stress chronique qui induit en permanence une sécrétion élevée de cortisol dans l’organisme. C’est bien ce stress chronique qui est neurotoxique et non pas la seule injonction d’un « presse-toi de t’habiller, on va être en retard à l’école » ! La maltraitance permanente contribue effectivement à détériorer certaines zones cérébrales de l’enfant, nuisant à son équilibre et à son développement. Ce qui n’est pas le cas des limites et du cadre éducatif fixés avec bienveillance, mais fermeté. Pourtant, que n’a-t-on pas entendu et lu sur ces pleurs ou ces contrariétés à l’origine de pics de cortisol qui abimeraient irrémédiablement le cerveau de l’enfant ! J’ai reçu des témoignages de mamans n’osant plus aller prendre une douche, en laissant leur bébé seul cinq minutes, de peur qu’il ne pleure.

 

JDA : Quels sont les risques que fait courir cette culpabilisation aux parents ?

Marie Chetrit : Cela se traduit par une perte potentielle de confiance en leurs compétences éducatives, voire même de légitimité. Parce qu’ils ne sont pas ces parents zens, encaissant les émotions de leur enfant, y compris ses colères et s’assurant de toujours recueillir son consentement. Cet apparent échec peut provoquer une dépression parentale. Selon une étude (1), cet épuisement concernerait de 5 à 8% des parents, en Europe. Le burn-out parental induit leur déconnexion, le retrait relationnel et le passage en mode « pilote automatique » à l’égard des besoins de l’enfant, alors qu’il a tant besoin d’eux. Paradoxalement, c’est parfois le refus parental de fixer toute contrainte à l’enfant qui peut provoquer la survenue de violences physiques ou psychologiques, alors qu’épuisés et à bout de ressources, ils ne savent plus comment répondre aux exigences de leur enfant. Prenons comme autre exemple ces mamans qui sacrifient leur propre sommeil, en réagissant aussitôt aux premiers pleurs de leur enfant, la nuit, durant de longues années. Bien sûr que sa présence rassurante auprès de lui peut s’avérer nécessaire. Mais il faut aussi lui laisser l’opportunité de trouver ses propres régulations, de faire ses propres expériences pour s’accommoder de l’équilibre entre la présence et l’absence de l’adulte. Il doit pouvoir mobiliser les ressources lui permettant de se rendormir après ses micro réveils, sans qu’il soit toujours indispensable qu’un parent lui tienne la main, pour y parvenir. L’éducation positive explique avec grande justesse que l’affection inconditionnelle de ses parents est une condition incontournable de son épanouissement. Mais l’acquisition d’une autonomie lui permettant de s’adapter, d’anticiper et de compenser leur absence l’est tout autant.

 

JDA : Pour autant, préconisez-vous un retour aux méthodes traditionnelles ?

Marie Chetrit : Certainement pas. Je suis bien placée familialement pour constater les effets nocifs de la carence affective. Mon père a été victime de négligences émotionnelles dans son enfance : jamais de câlins, ni de baisers, ni de gestes affectueux. Il a su nous accorder, à nous ses enfants, une attention bienveillante pleine d’amour et de douceur. Mais il a été marqué toute sa vie, manquant toujours de confiance en lui. Valoriser et encourager les enfants est pour moi essentiel. C’est un comportement un peu étranger à notre culture hexagonale qui se méfie de trop féliciter, de peur de rendre trop présomptueux. Je pense qu’il faut autant encourager les bons comportements, qu’il faut recadrer ceux qui transgressent les règles. Ces limites ne sont pas là pour ennuyer l’enfant, mais pour l’aider à vivre avec les autres. L’absence de réactions parentales ne fait pas que rendre la vie de famille infernale. Elle va tout autant nuire aux relations sociales de l’enfant à la crèche, puis à l’école. Quant aux punitions physiques, elles sont tout à fait inadmissibles et doivent être fermement proscrites. D’autant que toutes les études scientifiques démontrent qu’elles sont tout à fait inefficaces et nuisibles. Il faut donc bannir à jamais les méthodes traditionnelles répressives et violentes.

 

JDA : Que pensez-vous du Time-out ?

Marie Chetrit : Je pense que c’est un outil parmi tant d’autres qui ne doit être ni banni, ni privilégié. Dès lors que l’enfant vit une relation nourrie d’affection, de sécurité et d’empathie, un isolement ponctuel ne peut représenter une quelconque nuisance pour son équilibre. Cela ne doit intervenir ni systématiquement, ni en première intention, mais doit être adapté au contexte, quand la nécessité s’impose de faire baisser la tension entre les parents et l’enfant. Il est illusoire de croire que l’on peut toujours, par la simple parole, apaiser la colère d’un enfant. La mise à distance peut d’autant mieux le soulager qu’elle l’éloigne de parents coupables à ses yeux de lui imposer contraintes ou frustration. Les pourfendeurs du Time-out confondent l’enfant traîné de force par un adulte hurlant qui l’enferme dans une cave, avec la ferme invitation à retrouver son calme, en se retirant dans une chambre … pleine de jouets et de livres. Argumenter sur les effets destructeurs de ce moment particulier laisse entendre que la qualité de la relation se jouerait plus dans sa suspension momentanée que dans la continuité qui l’a précédée et celle qui va la suivre. En l’état actuel des connaissances scientifiques, l’usage raisonnable et approprié du time-out dans un contexte de bienveillance éducative, n’a aucun effet délétère (2)

 

JDA : Que pensez-vous de la violente polémique qui oppose à ce sujet deux camps ennemis ?

Marie Chetrit : Ce débat a été très caricaturé par les media qui sont à l’affût d’un buzz censé leur apporter de l’audience. Extraire le time-out d’un contexte éducatif global n’a pas de sens. C’est notamment le cas de ces influenceuses et influenceurs des réseaux sociaux qui ont tout à gagner à alimenter la foire d’empoigne, en se positionnant d’une manière radicale et en caricaturant ceux qui ne partagent pas leurs croyances.  Car, plus de clics de leurs abonnés signifient plus de partenariats commerciaux rémunérés et donc plus de revenus pour eux. Pour ce qui me concerne, je refuse de choisir « un camp ». Je me réjouis des apports de l’éducation positive. Mais, je regrette qu’elle soit parfois dévoyée pour culpabiliser les parents et les détourner de la créativité et des vraies compétences dont ils font preuve au quotidien. Au lieu de les conforter, cela les insécurise. Certes, les conseils et les méthodes proposés sont très convaincants sur le papier : qui ne rêve pas de tisser des liens avec ses enfants exempts de heurts, de cris et de punitions ? … Sauf que cela ne fonctionne pas si souvent que cela dans la vraie vie.

 

 

Propos recueillis par Jacques Trémintin

(1) Isabelle Roskam, Affective Science, 2021

(2) Rachel Knight, Journal of developmental and behavioral pediatrics, 2020

 

 

à lire
Dossier thématique : Faut-il interdire le Time-out?


Son livre

Partant de son expérience de maman et de sa culture scientifique, Marie Chetrit dénonce l’abolition de toute gradation dans les comportements parentaux que promeuvent certains partisans de l’éducation positive. La culpabilisation parentale induite incite à la passivité, l’enfant étant laissé seul face à la gestion de ses pulsions. L’auteure revendique le droit des parents à se tromper et à tâtonner, à être imparfait et faillible dans l’éducation des ses enfants. Elle en appelle au rééquilibrage de la bienveillance et de l’autorité, combinaison seule à même de pourvoir aux besoins de l’enfant en termes d’amour inconditionnel mais aussi de socialisation, de bienveillance, mais aussi de limites, de droit des enfants, mais aussi des parents.

Education positive : une question d’équilibre
Solar éditions, 2021, 271 p.

 

 

 

Jacques Trémintin – Journal De l’Animation  ■ n°243 ■ décembre 2023