Vallerie Bernard - De la participation au pouvoir d’agir
-
dans Uncategorised
Educateur spécialisé en protection de l’enfance durant 28 ans, puis maître de conférences pendant 14 ans à l'IUT2 de l'Université Grenoble Alpes, Bernard Vallerie continue à assurer des formations sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités. Il nous éclaire sur les conditions pour que la participation ne se réduise pas à une intention mais se concrétise sur le terrain.
De la participation au pouvoir d’agir
JDA : Les interventions sociales contemporaines favorisent-elles suffisamment la participation des usagers ?
Bernard Vallerie : pour ce qui concerne le secteur que je connais bien, celui des établissements sociaux et médico-sociaux dans la région de Grenoble où je réside, je peux répondre à votre question par un non catégorique. Le travail avec les usagers et leur famille est bien mis en avant dans les projets éducatifs, mais il est très loin d’être appliqué dans la réalité. A part deux ou trois exemples d’établissements que je connais et qui restent isolés, les bonnes intentions sont proclamées pour se mettre en conformité avec l’air du temps, mais elles ne se sont guère appliquées sur le terrain. Pour ce qui est du monde de l’animation, la fédération des centres sociaux s’est beaucoup impliquée dans le déploiement du pouvoir d’agir. Mais reste à savoir comment les équipes s’en emparent et le font vivre. J’ai participé à bien de ces réunions qui se contentent de brasser beaucoup d’air, sans véritablement que quiconque prenne les moyens de s’engager dans une véritable transformation des pratiques des intervenants. L’obstacle principal, à mon sens, vient de cette conviction trop souvent et largement partagée de savoir ce qui est bien à la place des personnes accompagnées. Les professionnels détiennent une qualification leur procurant une grande technicité qui leur donne l’illusion d’être au-dessus des usagers. Trop d’entre eux sont persuadés de leur apporter ce dont ils ont besoin, sans qu’il soit nécessaire de les associer aux décisions les concernant. Et quand ils se contentent de les consulter, c’est pour mieux confirmer ce qu’ils prétendent savoir de la façon ils doivent mener au mieux leur existence. Comme c’est le mimétisme qui mène le monde, beaucoup se contentent de reproduire ce qui s’est toujours fait, sans se remettre en cause. Mon propos est dur et sans concession, je l’admets. Mais mon souci est de provoquer une prise de conscience salutaire.
JDA : Quelle alternative proposez-vous ?
Bernard Vallerie : de la même façon que dans le travail social on ne doit pas parler à la place des gens, ni écrire à leur place, on peut concevoir que dans l’animation on ne doive plus continuer à penser ce qu’ils ont envie de vivre comme loisirs ou comme activités, sans qu’ils en soient partie prenante. Prendre en considération leur avis, leurs désirs et leurs propositions, c’est partir du principe qu’ils sont en capacité de se projeter, d’imaginer des actions et de participer à leur organisation. Je contribue à une association qui intervient dans un quartier de Grenoble où toutes les institutions ont déserté, en raison de l’insécurité qui y règne. Elle reste la seule à agir sur place. Elle y organise des séjours famille, des animations pour les petits, des bibliothèques de rue, du soutien scolaire, des camps pour jeunes, etc. Mon rôle consiste à insister sur l’idée qu’il ne faut pas faire à la place des personnes mais négocier avec elles les actions qu’elles peuvent mener seules et celles pour lesquelles un coup de main est supposé pertinent. Dans une autre association accueillant en journées des familles rencontrant d’importants obstacles dans leur parcours de vie, les locaux n’étaient jusque-là ouverts que du lundi au jeudi. Des personnes fréquentant très régulièrement ces locaux ont souhaité qu’ils le soient aussi le vendredi, en se proposant de prendre en charge la gestion autonome de ce temps. Nous avons pu négocier avec eux en les considérant comme des partenaires à part entière, dignes de confiance. Nous avons convenu ensemble des modalités d’organisation et de la responsabilité des usagers qui seront présents. Depuis, cela se passe très bien.
JDA : Justement, à quelles conditions la participation renforce-elle le pouvoir d’agir des usagers ?
Bernard Vallerie : Faire preuve de respect de l’autre et d’une bienveillance exempte de jugement de valeur sont les postures les plus efficaces pour entrer en relation. A partir de là, le maitre-mot c’est la négociation. Je ne crois pas du tout au « don », mais à l’échange. Il ne s’agit pas de faire tout et n’importe quoi, mais d’établir ce que chacun est en capacité de faire et de se répartir les rôles en conséquence, dans le respect de la loi et du vivre-ensemble. Au final, c’est l’usager qui a le dernier mot. Mais que ce soit les bénévoles ou les professionnels, quand ils ne se sentent pas en capacité de réaliser ce qui leur est demandé, ils ont non seulement le droit mais l’obligation de reconnaître les limites de leurs compétences. Quand ils ne se voient pas en capacité d’accompagner une demande des usagers, plutôt que de décréter que c’est impossible, ils doivent alors les orienter vers d’autres ressources mieux à même d’y répondre. Mais ces relations doivent être fondées sur une conviction qui est, pour moi, fondatrice : les usagers possèdent les capacités d’agir. En être persuadé, c’est aussi créer les conditions d’une participation dans laquelle chacun se reconnaît comme partenaire. Si on n’y croit pas, le risque c’est d’induire un blocage. Quelles que soient leurs difficultés, les usagers disposent d’un radar très fin pour scanner les intentions de la personne qui leur fait face. Ils identifient très vite leurs intentions, ce qui leur permet ou non de leur faire confiance.
JDA : Quelle part prennent respectivement les compétences personnelles et les carences sociétales dans le défaut de participation ?
Bernard Vallerie : l’action à mener s’appuie avant tout sur l’analyse de « l’acteur en contexte ». Il faut bien sûr commencer par faire le point sur la composante personnelle ou groupale des usagers avec qui une action va être menée. Mais s’il est important d’identifier le potentiel en présence et ses limites, il l’est tout autant de prendre les moyens de le raffermir, en ayant recours à des formations ou à des renforcements. Parallèlement, il est essentiel d’identifier les freins et les obstacles du cadre de vie sociétal. Il en va ainsi des problèmes liés aux ressources économiques, aux démarches administratives complexes, à l’atmosphère parfois délétère d’un espace de vie perturbé par des trafics de drogue, par exemple etc… Ce qui implique aussi de tenter de peser sur ces facteurs environnementaux pour qu’ils soient ajustés aux besoins des usagers.
JDA : Un usager a-t-il le droit aussi de ne pas vouloir participer ?
Bernard Vallerie : Bien sûr qu’il a ce droit. Encore faut-il distinguer si c’est un choix éclairé ou une résignation. Quand on a une image très dégradée de soi et que l’on ne se croit pas en sa capacité de faire quelque chose de bien, on va avoir plutôt tendance à renoncer, par crainte d’aggraver encore plus son estime de soi négative. Si, au contraire, on est confronté à quelqu’un qui croit en vous, cela peut changer la donne. C’est ce que Yann Le Bossé appelle le « le pas proximal », c’est-à-dire le plus grand pas possible que peut faire la personne, dans la situation où elle se trouve, ici et maintenant. Il n’est pas question d’engager une démarche qui ne présenterait pas la garantie d’une forte probabilité de réussite. Il est important que ses participants en sortent avec le sentiment de fierté d’avoir réussi. Une telle approche permet, dans bien des cas, de revenir sur l’inhibition conduisant certains usagers à renoncer à s’engager.
JDA : Pensez-vous que l’expertise, les diagnostics qui sont au cœur des modèles d’intervention des professionnels constituent les bons outils favorisant la participation des usagers ?
Bernard Vallerie : toute la difficulté de cette technicisation, c’est de s’éloigner de la complexité de ce qui se présente au quotidien. L’outil d’analyse doit être mis au service des situations concrètes et non pas le contraire ! A vouloir standardiser l’action à mener à travers des modèles normatifs, l’originalité et la singularité du cas par cas se perdent trop souvent dans des protocolisations stériles. Il n’existe pas de mode d’emploi susceptible d’être appliqué, quels que soit le contexte, le groupe ou l’individu. Il faut au contraire, à chaque fois, faire preuve de créativité et d’inventivité pour s’ajuster au plus près de la réalité. Ce qu’il faut apprendre dans les formations, c’est à se décentrer de sa propre logique ; c’est de reconnaître que le point-de-vue de l’usager est légitime, même si on ne le partage pas ; ce sont les techniques de négociation. En résumé, apprendre à travailler avec l’autre et non plus sur l’autre. Il ne faut pas perdre de vue l’ambition émancipatrice de cette approche fondée sur l’action conscientisante qui permet de mesurer ses propres capacité en tant qu’individu et groupe à avancer vers une société plus juste, non pas en s’en remettant aux autres, mais en se mobilisant pour prendre notre vie en main.
Email : bernard.vallerie@wanadoo.fr
L’empowerment, traduit par les québécois par le « pouvoir d’agir », désigne une démarche d’émancipation cherchant à acquérir plus de contrôle sur ce qui est important pour soi, pour ses proches ou pour la collectivité à laquelle on s’identifie. C’est le Brésilien Paulo Freire qui en fut l’un des premiers inspirateurs, en revendiquant dès 1970 une méthode d’éducation active « conscientisante » qui « aide l’homme à prendre conscience de sa problématique, de sa condition de personne, donc de sujet » et lui permet d’acquérir « les instruments qui lui permettront de faire des choix » (« Pédagogie des opprimés »). Dans cette approche, le professionnel troque le rôle d’instigateur de prescriptions pour la fonction de passeur, de facilitateur, d’éclaireur, de médiateur, d’intermédiaire, d’intercesseur, d’interface, de traducteur et d’interprète. JT
Son livre
Le pouvoir d’agir induit une posture professionnelle renonçant à la stigmatisation (confondre la personne avec son problème), à l’infantilisation (ignorer ses compétences), à la victimisation (l’enfermer dans son sort), à l’hyper déterminisme (dénier tout potentiel de changement) et à la prescription (imposer le suivi d’un plan d’aide pré établi). On passe du diagnosticien au maïeuticien et du modèle de l’expertocratie à celui du catalyseur.
« Action sociale et empowerment » Éd. UGC, 2024 (72 p.)
à lire
Dossier thématique : Comment faire participer son public ?
Jacques Trémintin – Journal De l’Animation ■ n°247 ■ septembre-octobre 2024


