Le Toutounier : retour aux sources

Beaucoup de travailleurs sociaux en rêvent. François Joubert l’a réalisé : quitter une institution en pleine perte de sens, pour retrouver les valeurs fondatrices de sa profession.

Les visiteurs croisent régulièrement ces jeunes et moins jeunes dans les allées du parc animalier de la Bourbansais en Ille-et-Vilaine. Leurs troubles du comportement, leur maladie psychique ou leur handicap mental ne sont pas toujours apparents. Ils ne sont jamais plus de quatre à sillonner les allées, souvent accompagnés d’un salarié de l’entreprise ou de leur éducateur. Ils portent fièrement un teeshirt floqué du logo du Toutounier, symbole de leur affiliation. Ils promènent les chiots (dont les géniteurs se produisent en spectacle tout comme les rapaces) ou ils nettoient leurs litières. Ils ramassent les déchets traînant au sol ou ils guident les visiteurs perdus. Ils récoltent châtaignes et figues pour en faire des confitures ou ils trient les graines de poivre du Sichuan. Ils aident les soigneurs ou ils vont nourrir les animaux, avec une préférence pour d’adorables Capucins particulièrement friands de noix. Ils réparent des clôtures ou donnent un coup de peinture.

 

Mais que font-ils ici ?

Ce n’est pas à proprement parler un travail : ils ne sont ni salariés du domaine, ni leur prestataire. Donc, pas d’obligation de résultat, ni de rendement. « Il y a toujours quelque chose à faire, témoigne Jérôme, le jardinier. Quand ils nous aident, cela nous soulage bien, mais il n’y a jamais d’obligation. Ils le font, s’ils le décident. » Ce n’est pas non plus du bénévolat, puisqu’il y a réciprocité. Que ce soit Rudy qui affine son projet professionnel vers un travail protégé en espace vert, Louise qui apprécie de changer l’ambiance du reste de sa semaine ou Bruno reprenant goût à la vie, après ses 38 ans en établissement et service d’aide au travail (Esat) et l’arrêt brutal le jour de sa retraite. En échange, « nous intégrons le Toutounier dans notre démarche de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) complétant ainsi notre tradition de présence de personnes éloignées du monde du travail dans notre personnel, » explique Arnaud, responsable du parc animalier en charge du RSE. 

Ce n’est pas non plus un espace thérapeutique. François Joubert, qui met en musique la partition de ce lieu, n’est pas thérapeute. L’éducateur est dans le vivre avec, choisissant les activités pour leurs vertus éducatives. Le parc en regorge : la lumière tamisée, la musique douce et les tapis de mousse aménagés de la méthode Snoezelen sont remplacés ici par la stimulation sensorielle que génèrent l'odeur du sous-bois, le bruissement du vent, le goût des fruits que l’on cueille, le toucher des chiens que l’on caresse, le spectacle des quatre cents animaux du zoo. « On est là dans une activité d’utilité sociale et éducative », conclut le travailleur social pour définir son action.

 

Genèse

Le Toutounier est né de l’alignement de trois planètes. La première a émergé le jour où un éducateur spécialisé a choisi de redonner du sens à son travail, après avoir épuisé sa créativité dans une institution aux dérives technocratiques qui réduisait les professionnels aux seules fonctions d’exécution. La seconde a pris son essor à compter de 1969, avec la décision d’un châtelain, le comte Olivier de Lorgeril -19ème génération de propriétaires des lieux- de consacrer dix hectares de son vaste domaine à un parc animalier. Plus de cinquante après, 140 000 visiteurs le fréquentent. Déjà labellisé tourisme et handicap, il s'ouvre désormais à un projet innovant d'inclusion en milieu ordinaire de personnes en situation de handicap. La troisième planète est issue d’un paradigme contemporain : placer le parcours individualisé de la personne accompagnée au cœur de l’action sociale. Dès lors où les dispositifs s’adaptent au sujet et non plus l’inverse, la diversification des supports éducatifs devient une priorité.

Dès 2014, alors salarié en institut médicoéducatif, François Joubert avait collaboré avec le zoo de La Bourbansais. Une fois par semaine, il y intervenait avec les jeunes maintenus dans son établissement au-delà de 20 ans, au titre de l’amendement Creton. Quand Olivier de Lorgeril accepta sa proposition de venir s’installer à demeure dans ses murs, l’éducateur donna sa démission, en plein confinement, et créa son entreprise individuelle. Les premières admissions débutèrent en mars 2021. Depuis, dix-sept personnes ont bénéficié d’un accueil allant de quelques semaines à plus d’une année.

 

Les fondements

Son projet se décline en trois principes. Une éthique tout d’abord : celle de la relation qui doit primer sur tout, si une situation le nécessite, un enfant peut être accompagner seul sur la journée. Le second axe concerne le support d’activité. François sélectionne celles qui fourniront l’impact éducatif attendu : apaisement psychique et émotionnel, socialisation, stimulation intellectuelle et cognitive... Troisième dimension : la journée est organisée à partir du projet individuel de la personne dans une dynamique de co-construction. On n’est pas dans la cotation SERAPHIN-PH répondant à des critères préétablis, mais bien dans une préparation partagée de l’activité.

Qu’en pensent les partenaires ? Julien, éducateur spécialisé, dans un institut thérapeutique éducatif et pédagogique explique combien le Toutounier est important pour Sébastian (âgé de 15 ans) : « le sortir du schéma institutionnel au moins une journée par semaine est essentiel pour son équilibre ». Quant à Jordan (16 ans), « c’est difficile pour lui de rester longtemps dans le même lieu : mais c’est encore ici où il est le plus apaisé », explique Marine, éducatrice spécialisée dans un service de placement familial. La maman d’Eve, l’une des premières adolescentes à avoir séjournée au Toutounier, raconte : « A 13 ans, ma fille a été frappée par une grave pathologie psychiatrique. Déscolarisée, en attente au domicile familial, puis en accueil d’un hôpital de jour et enfin sous un traitement médical qui a réussi à stabiliser sa maladie. » Dès le premier rendez-vous avec François, le courant est passé aussitôt. Le financement a pu être négocié avec le pôle de compétences et de prestations externalisées de la maison départementale des personnes handicapés. La proximité des animaux s’est avérée thérapeutique. « Eve y a passé neuf mois, une journée par semaine. A la fin de son séjour, elle avait suffisamment progressé pour se consacrer, à 16,5 ans, à son orientation professionnelle » conclue sa mère.

Distant d’à peine dix minutes, le lycée agricole Abbé Pierre, qui prépare au Baccalauréat Service aux personnes et aux territoires, a tissé lui aussi une précieuse collaboration : « en séjournant en stage ici ou en participant à des projets pédagogiques à caractère professionnel, nos élèves découvrent la réalité du handicap qui peut les effrayer tant qu’ils ne s’y sont pas confrontés, mais aussi comment on peut réussir de beaux projets en milieu rural », rapporte Raphaël son directeur.

 

Quel avenir pour le Toutounier ? Certainement pas d’aller au-delà des quatre personnes maximums accueillies chaque jour. La dimension familiale doit primer. Mais, un aménagement de la salle d’accueil actuelle en « auberge » où les salariés du parc viendraient encore plus souvent partager le déjeuner avec les personnes accueillies qu’ils ne nomment plus d’ailleurs les « jeunes de François », mais par leur prénom. Si cette inclusion réussie est devenue une évidence, il ne faut pas oublier qu’elle a été pensée, structurée et construite.

 

Contact : Tél. : 06 83 84 55 98 - Email : francois-joubert@letoutounier.bzh - https://letoutounier.bzh/
www.labourbansais.com

 

Jacques TrémintinLIEN SOCIAL ■ n°1332 ■ 31/01/2023

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Mes livres

En mars 2023, j’ai publié aux éditions érès « Fragments de vie d’un référent ASE ». J’y décrivais, à travers 157 vignettes, le quotidien d’un professionnel de cette administration en charge dans notre pays de la protection de l’enfance 




En septembre 2024, j’ai publié aux éditions EHESP « 100 idées reçues sur l’Aide sociale à l’enfance ». Je tentais de répondre à des idées reçues, des préjugés et des contre-vérités ambiantes portant sur cette administration



En décembre 2025, je publie chez Chronique sociale « 50 nuances d’enfants en danger ». Je me lance dans de pures fictions, inspirées par ma pratique professionnelle, dans lesquelles je décris des idéal-types des situations les plus fréquentes rencontrées en protection de l’enfance. Je mets en scène un(e) mineur(e) ou jeune accompagné(e) est son accompagnateur ou accompagnatrice, chacun(e) décrivant de sa place la situation vécue. Il s’agit bien de propos imaginés, ils sont réalistes avec des personnages inventés mais crédibles.


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